4 déc. 2019

"Le Berceau du blues : le Mississippi" dans la Note Blanche (Partie 1)

La Note blanche revient sur les ondes  de Radio Balises sous le soleil du Mississippi puisque pour cette nouvelle édition, je vais vous parler des origines du blues …



Le vrai cœur du blues est situé dans le delta du Mississippi. Et plus précisément, dans le triangle formé au sud par le grand fleuve et la Yazoo River. La plupart des grands bluesmen sont nés dans ce périmètre, de part et d'autre du bras d'eau, dans les villages pauvres qui forment la ligne dorée du blues, comme par exemple, Tutwiler, Clarksdale, Vicksburg, Greenville, Helena, etc. C'est là que naît, à la fin du XIXe siècle, le delta blues, la forme fondatrice de la musique. Le son si particulier du blues est défini par un rythme primitif, un chant tendu, récitatif, presque incantatoire, et un jeu de guitare brut, peu sophistiqué, où la mélodie est pratiquement absente. Concernant la prose, le delta offre une poésie imagée avec des métaphores sexuelles à double sens, animalières avec par exemple le serpent, le chat noir qui évoquent bien souvent le désir et la tentation ! On pense au classique « I Got my Mojo Working », sachant que le mojo est une amulette venue du vaudou censée protéger du mauvais œil son propriétaire mais qui signifie aussi...l'organe sexuel ! Les pionniers fondateurs du blues se nomment Son House, Robert Johnson dont nous reparlerons pour cette émission bien sûr et Charley Patton. Ces musiciens font le pont entre un XIX siècle agricole, assez sauvage, et la nouvelle ère industrielle qui s'ouvre ...


Ecoutez le podcast de l'émission "Le Berceau du blues : le Mississippi" dans la Note Blanche (Partie 1) : 


Souncloud:https://soundcloud.com/la-note-blanche/e43s03-la-note-blanche-delta-blues-partie-1


Résultat de recherche d'images pour "robert crumb son house"Commençons cette première partie par Son House ! Né en 1902 et décédé en 1988, Son House était pasteur. Il décida de s'adonner à la musique et d'apprendre la guitare au début des années 20. Mais dans son parcours, il tua un homme au cours d'une rixe, et purgea un an de prison en 1928. Sa rencontre avec Charles Patton dont nous parlerons tout à l'heure, serait déterminante pour le musicien. Son House créa plusieurs morceaux qui l'inscrivirent dans l'histoire dont : « Preachin'Blues », « My Black Mama... ». Vous entendrez dans ses titres, un chant véhément et une tension lyrique caractérisaient le preachin' de cet artiste. Ses albums recueillaient un succès d'estime. Son House sillonnait les Etats du Sud avec sa guitare et initiait d'autres musiciens sur son chemin. Suite à la guerre, rongé par l'alcool et sa dure existence, le musicien fut découvert au début des années soixante par les bluesmens blancs américains dont Canned Heat. Par conséquent, une seconde carrière s'offrit à lui …

Fermez les yeux et dansez au rythme du blues dans la Note blanche...




Résultat de recherche d'images pour "robert crumb son house"Le film de Wim Wenders qui s'intitule « The Soul of a man » (2003) a remis sur le devant de la scène l'artiste Skip James. Né en 1902 et décédé en 1969, ce bluesman solitaire naquit dans une petite ville pauvre de Bentonia dans le Mississippi. Skip James était un chanteur doté d'une voix haute, avec une guitare accordée en mineur. Ses chansons étaient assez sombres et racontaient les années de la Dépression ainsi que des contes sur le diable et le vaudou, des histoires typiques de la culture blues. 







THE SOUL OF A MAN, Wim Wenders : 


Synopsis : 



Résultat de recherche d'images pour "wim wenders the soul of a man"Wim Wenders explore ici la tension dramatique qui, quelque part entre sacré et profane, est l'essence même du blues, à travers la musique et la vie de trois de ses artistes préférés : Skip James, Blind Willie Johnson et J.B. Lenoir. 
Mi-tranche d'histoire, mi-pèlerinage personnel, le film raconte ces existences vouées à la musique à travers des reconstitutions, des images d'archives rares, des séquences documentaires à la première personne et des chansons interprétées par des musiciens contemporains tels T-Bone Burnett, Shemekia Copeland, Alvin Youngblood Hart, Garland Jeffries, Chris Thomas King, Los Lobos, John Mayall, Lou Reed, Marc Ribot, The Jon Spencer Blues Explosion et Lucinda Williams.


Date de sortie: 14 janvier 2004 (1h 43min)
De: Wim Wenders
Avec: Keith B. Brown, Chris Thomas King, Nick Cave plus
Genres: Musical, Documentaire
Nationalités: Américain, Allemand




Après les chansons nostalgiques de Skip James, revenons maintenant à Robert Johnson. Je vous ai déjà parlé de ce bluesman, souvenez-vous, dans notre édition spéciale « Nouvelle-Orléans » ? Mais puisque nous sommes dans les origines du blues, je me sens une nouvelle fois obligé de vous parler de cette légende de la musique car c'est un incontournable ! Sachez que le bluesman le plus connu du Delta Blues était Robert Johnson. Sa vie retrace la transformation d'un artiste, jugé au début médiocre, en génie fascinant. Pour la petite histoire, fatigué d'être la cible des moqueries, Johnson disparut pendant un an mystérieusement, puis il réapparut à la surprise de tout le monde : il était devenu soudainement un excellent guitariste et un compositeur inspiré. En guise d'explication, Robert Johnson raconta qu'il avait vendu son âme au diable en l'échangeant contre le talent. La communauté le crut et cultiva la légende mythique de Robert Johnson qui écrivit le célébrissime « Sweet Home Chicago » et bien d'autres classiques du répertoire. Les chansons de Johnson ont fait le bonheur de tous les grands groupes de rock blancs des années 60, comme Eric Clapton, les Rolling Stones, etc. De plus, l'artiste a enregistré moins de trente morceaux en deux petites années seulement : 1936 et 1937. La légende du musicien connut son apothéose avec sa disparition tragique, comme si le diable avait réclamé son dû. En effet, alors qu'il jouait dans un blues-club du Mississippi, il mourut empoisonné, probablement par un rival jaloux car Johnson était un coureur invétéré. Malgré la tragédie de cette mort subite, sa musique et sa légende lui survivront, fort heureusement pour nos chers oreilles ! 

Rendez-vous dans l'univers plein de mystères du bluesman légendaire, Robert Johnson dans la Note blanche ...




Résultat de recherche d'images pour "charlie patton robert crumb"Passons maintenant à Charley (ou Charlie) Patton  ! Charley Patton est né à Bolton. Il était le premier grand musicien dans la région du Delta. Marginal, coureur, illettré et buveur, il préférait sillonner le pays avec sa guitare plutôt que de ramasser le coton pour un salaire de misère. Il connut très vite un grand succès auprès de la communauté noire grâce à son jeu percutant, et ses acrobaties sur scène. Il lançait sa guitare en l'air, il dansait, sautait, et surtout, il décrivait, dans ses chansons, la vie quotidienne de ses contemporains. Repéré par un producteur, il enregistra ses morceaux qui eurent une grande influence sur de nombreux musiciens comme Son House et Robert Johnson que nous avons écouter tout à l'heure ainsi que John Lee Hooker. 




Résultat de recherche d'images pour "robert crumb big joe williams"Pour finir cette première partie sur l'histoire du blues, nous allons parler de Big Joe Williams ! Alors ? Qui est Big Joe Williams ? Avez-vous déjà entendu « Baby please don't go » ? Ce morceau est encore un des grands piliers du blues ! Tout d'abord sachez que Big Joe Williams était célèbre pour sa guitare à neuf cordes. Ce musicien s'est fait connaître pour la rugosité de sa sonorité avec des basses très appuyées, un chant agressif et des classiques maintes fois repris comme le fameux « Baby Please Don't Go » sorti en 1935 ...






Nous quittons le Delta Blues pour cette émission mais je reviens samedi prochain à 17h pour la seconde partie: «Le Berceau du blues : le Mississippi» et bien évidemment sur les ondes de Radio Balises !

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Playlist :

 


  • Générique: Musiqawi-silt  The Daktaris
  • 1 :  Son House « Preachin'Blues » (05'45)
  • 2 : Son House « Death Letter » (04'20)
  • 4 : Skip James « Crow Jane » (03'00)
  • 4 : Skip James « Crow Jane » (03'00)
  • 5 : Skip James « Devil got my woman » (03'02)
  • 6: Skip James « Hard Time Killing Floor blues » (03'24)
  • 7 :  Robert Johnson « Sweet Home Chicago » (03'25)
  • 8 :  Robert Johnson « Love in vain » (02'19)
  • 9 :  Robert Johnson « Hellhound on my trail » (02'37)
  • 10 : Robert Johnson « «Cross road blues» (02'30)
  • 11 : Charley Patton « A Spoonful Blues » (03'11)
  • 12 : Big Joe Williams « Baby Please Don't Go » (03'25)
  • 13 :  Big Joe Williams « Crawling King Snake » (02'52)
  • Générique: Musiqawi-silt  The Daktaris



Ecoutez le podcast de l'émission "Le Berceau du blues : le Mississippi" dans la Note Blanche (Partie 1)  : 



Illustrations Robert Crumb, "Héros du Blues, du Jazz et de la Country":







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Emission réalisée par La Note blanche 

2 déc. 2019

Alain Damasio, La Zone du dehors (extraits)

Que JE ne sois pas un autre. Que jamais il ne le devienne. Voilà la stratégie de fond d'une gouvernement moderne.


L'assignation à personnalité, chacun sait qu'elle commence au sortir du ventre de notre mère avec l'acte de naissance, qu'elle découle du prénom et du nom qu'elle s'inscrit dans le dossier psychologique, signe le livret scolaire, s'étire sur le parcours professionnel répertorié par ce Clastre qui nous hiérarchise tous et qui nous attribue place, case, et rang, et s'exhibe au bout sur la Carte, qui a fini par ramasser sur une simple puce l'ancienne et presque rassurante dispersion des pièces d'identité, du permis de conduire, du carnet de santé, des cartes de séjour, de travail, d'allocation, de crédit, et jusqu'au dossier professionnel, jusqu'au casier judiciaire. Épingler chacun à sa personnalité. A sa biographie archivée. A son identité claire et classée. Que l'on prend soin de prélever tout au long de notre vie. Sans violence mais sans fléchir. Voilà qui permet de fixer les têtes, n'est-ce pas, de les arrimer à elles-mêmes comme on visse le fou à sa folie - une folie savante de bulletin psychiatrique avec ses notes et ses normes, ses seuils minima et maxima, ses moyennes et ses écarts à la moyenne...tout ce qu'un appareil rodé de savoir peut produire pour ordonner le désordre. Confisquer le rapport à soi dans l'épaisseur d'un dossier jamais clos. Vous dire qui vous avez été, comment vous êtes et qui vous devrez être. Non pas mutiler, non pas opprimer ou réprimer l'individu comme on le crie si naïvement : le fabriquer. Le produire de toutes pièces et pièce à pièce. Même pas ex nihilo : à partir de vous-mêmes, de vos goûts, désirs et plaisirs ! Copie qu'on forme tout simplement.


Se libérer, ne croyez surtout pas que c'est être soi-même. C'est s'inventer comme autre que soi. Autres matières : flux, fluides, flammes...Autres formes : métamorphoses. Déchirez la gangue qui scande : "vous êtes ceci", "vous êtes cela, "vous êtes...". Ne soyez rien : devenez sans cesse. L'intériorité est un piège. L'individu ? Une camisole. Soyez toujours pour vous-mêmes votre dehors, le dehors de toute chose".

Dans La Zone du dehors, Alain Damasio y dépeint une société où la surveillance et le contrôle des individus n’ont même plus besoin de la contrainte directe par le pouvoir : chacun a été amené à désirer ce mode de contrôle pour sa sécurité et son bien-être.

Dans cette société, le Clastre est un gigantesque programme de classement des individus, qui les hiérarchise selon une multitude de critères.

Le héros, Capt, est un professeur de philosophie à l’université, et voici une partie de son cours sur la déformation qu’une société peut faire subir à l’identité de l’individu.

« (…) Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » .

« Le Clastre est un traitement régulé qui intervient sur cette fragmentation, la prend rationnellement en charge et l’accélère. Il déconstruit, mais pour remodeler ensuite. (…)

Il déconstruit la façon dont notre conscience cherche à se saisir dans sa vérité. (…)

Il faut comprendre que le Je n’est pas donné d’avance. Il est l’effet d’une production de soi. L’individualité est une composition. Il faut entendre composition, non comme un résultat figé, mais comme un processus en perpétuel devenir. Au sein de cette composition jouent un certain nombre de forces qui tantôt se conjuguent, s’associent, tantôt se subjuguent, tantôt se parasitent et s’exploitent, tantôt influent ou refluent les unes sur les autres, en filets ou en faisceaux. L’analyse de ces forces peut être très diverse, et relève d’un découpage philosophique propre à chaque penseur. » 

Alain Damasio fait alors appel à la conception de Michel Foucault qui voit dans toute société trois types de forces : les pouvoirs, les savoirs et les processus de subjectivation. C’est au troisième type qu’une organisation sociale par fichier — le Clastre, dans ce roman — va s’attaquer pour être la plus efficace.

Capt poursuit son cours :

« La technique du Clastre consiste par conséquent — vous pouvez noter :

1. Déconstruire l’individualité que s’est constituée le sujet, donc :

2. Fragmenter la personnalité. D’abord en quatre pièces distinctes : biologie, comportement social, aptitudes et performances.

3. Affiner la fragmentation, en subdivisant les dividuels obtenus en sous-dividuels, puis en sous-sous-dividuels, etc. jusqu’à la plus petite unité dividuelle politiquement utile. Nous appellerons « trait » cette unité minimale. Nous avons vu que le Clastre nous découpe en plus de quatre cents traits de caractères.

4. Isoler chacun de ces traits. Défaire les liens qui les unifiaient au sein de la personnalité. Cette étape est cruciale puisqu’elle assure, pour les pouvoirs, l’éparpillement des pièces qui, liées dans notre corps, nous faisaient nous produire comme une personnalité « personnelle », si je puis dire.

5. Soumettre chacun de ces traits à une évaluation qualitative et quantitative : examiner, mesurer, noter. Homogénéiser les notes ainsi obtenues. Corriger les écarts. Lisser les anomalies.

6. Hiérarchiser les notes lissées. Les distinguer en poids et en importance afin de valoriser spécialement les traits les plus utiles à la société : amabilité, docilité, conformisme, respect des normes, etc.

À partir du point 7 commence la reconstruction de la personnalité.

7. Grouper à présent les traits entre eux, selon les exigences sociales en cours. Par exemple, la beauté du visage avec la fréquence des sourires, pour imposer un modèle de sociabilité. Ou un âge et une biologie avec des performances pour constituer le caractère « productif ».

8. Recomposer enfin toute la personnalité qui avait été mise en pièces, en fonction des regroupements établis et des hiérarchies attribuées à ces groupements.

9. Noter le composé final. Attribuer le rang équivalent à cette note. Attribuer le nom équivalent à ce rang.

10. Assigner ce nom — avec un portrait rédigé de deux pages et toutes les notes attribuées aux quatre cents traits de personnalité — à l’individu traité ».

Certes, nous ne vivons pas dans une telle société qui nous attribuerait un nom en fonction de la hiérarchie sociale. Mais on peut se demander si ce processus de fragmentation n’agit pas déjà pleinement, ne serait-ce que dans les données quantitatives résultant des sondages d’opinion ou des études de marché qui conduisent à répartir les individus en des catégories (ou dividualités) toujours plus ramifiées.

À partir de quand cesse-t-on d’être un individu, ayant à construire son identité personnelle dans la continuité, pour devenir une recomposition artificielle et fonctionnelle de dividuels, gérés par différents organismes ?

Pour mon bien-être par exemple, tel site de vente sur Internet aura retenu l’historique de mes achats pour déterminer mes goûts et anticiper sur de futures ventes. Pour la sécurité de tous et de chacun, on envisagerait de ficher mes diverses activités susceptibles d’intervenir dans la société, voire de la troubler.

Rien de désagréable ni de contraignant, apparemment…

« Mais c’est précisément la grande force d’un système tel que le Clastre que (…) de paraître aussi inefficace qu’inoffensif. C’est pourtant devenu une loi dans nos sociétés : plus un pouvoir se veut efficace, moins il se manifeste comme pouvoir ».

La société s’adresse de moins en moins à des individus, et construit des argumentaires spécifiques pour chaque type de dividuels. Et puisque chacun semble y trouver son compte, on finit par croire que l’on se définit en tant que tel ou tel dividu.

En définitive, le dividuel est ce qui vient rompre avec les trois grands critères de l’identité personnelle que sont l’unité, l’unicité et l’ipséité.


Alain Damasio,  La Zone du dehors "La Volte"



Articles :


 La Zone du dehors, en résumé sur France Culture : "2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s'opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu'on forme, tout simplement. Au coeur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte".



Vos Souvenirs sont votre avenir (Monde Diplomatique) : ""Nous avons une cellule spécialisée dans le storytelling conspirationniste. Scénaristes, réalisateurs, écrivains, conteurs, anthropologues et mythologues. Plus les psys. Les théories du complot obéissent à un besoin de réassurance, vous le savez. Dans un terreau paranoïde comme la société israélienne, c’est un excellent choix. Nous travaillons par générations successives d’infos partielles et éclatées, issues de sources perçues comme crédibles mais occultes, en favorisant les effets de viralité. En doublant des souvenirs encodés dans les réseaux physiques, par l’eau, et des « preuves » laissées sur les réseaux numériques, nos mythologues fabriquent des MEM — mémoires à effets mimétiques — qui deviennent rapidement très partagées. Ensuite, nous laissons infuser quelques semaines, afin de voir dans quel sens se construit le récit imaginaire, et nous l’accompagnons. Cette technique évite les risques de rejet puisqu’on s’appuie sur les attentes du public et ses propres pulsions narratives. Le complot est un magnifique producteur d’histoires romanesques, très proche du thriller dans sa soif de dévoilement progressif. Après incubation, notre cellule prend le relais en canalisant la conduite de récit, en essaimant çà et là des indices, en suscitant des twists, plot points, climax, fausses pistes, etc".


— Vous mettez en scène l’imaginaire des gens…"



Surveiller et punir, Michel Foucault : 


Résumé Surveiller et punir, Michel Foucault (1975) PDF : 

http://www.adeppi.be/fichiers/publications/Surveiller%20et%20punir.pdf


"Le moment historique des disciplines, c’est le moment ou naît un art du corps humain, qui ne vise pas seulement la croissance de ses habiletés, ni non plus l’alourdissement de sa sujétion mais la formation d’un rapport qui dans le même mécanisme le rend d’autant plus obéissant qu’il est plus utile, et inversement. Se forme alors une politique des coercitions qui sont un travail sur le corps, une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements ». La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps « dociles ».


Résultat de recherche d'images pour "michel foucault panoptique"Ce que Foucault a perçu de notre société, n’a cessé d’inspirer. D’autres philosophes, tel Gilles Deleuze, mais aussi ceux qui tentent d’anticiper ce que pourrait devenir notre société. C’est le cas, notamment, d’Alain Damasio, romancier et auteur de la Zone du Dehors, dont les écrits ont été fortement influencés par les travaux de Foucault, et notamment par le concept du panoptique de Bentham. Caméras de surveillance, smartphones, affaire PRISM… Les problématiques autour de la surveillance tendent à prouver que ce qu’a perçu le philosophe de notre société, est, plus que jamais, d’actualité.

Foucault cherche à rendre visible ce qui l’est déjà, à “faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas”.

Evoquer Foucault, c’est immédiatement songer à l’ouvrage le plus emblématique de sa pensée :Surveiller et punir, paru en 1975. Michel Foucault y décrit la prison, le supplice, et s’intéresse particulièrement aux questions de contrôle et de discipline. Il dresse un constat essentiel à sa réflexion : là où les dynamiques de punition ont été, depuis le XVIe siècle, un moyen pour le pouvoir d’être visible, elles tendent peu à peu à s’inverser. Le pouvoir ne souhaite plus s’exposer ; le plus grand nombre doit être visible du plus petit nombre.

Face à l’ordre rigide, Foucault dégage la pensée de l’autodiscipline, des normes souples, et esquisse les grandes lignes d’une société de surveillance et de contrôle qui va être rendue réelle grâce à l’essor des technologies.

Dans “Surveiller et punir”, le philosophe consacre tout un chapitre au panoptique, cette invention de Jeremy Bentham, philosophe et réformateur britannique, dont le principe est le suivant : le panoptique est une tour centrale dans laquelle se trouve un surveillant, autour de cette tour des cellules sont disposées en cercle. La lumière entre du côté du prisonnier, et le surveillant peut ainsi le voir se découper en ombre chinoise dans sa cellule. Il sait si le détenu est présent ou non, ce qu’il fait ou ne fait pas. A l’inverse, le surveillant étant invisible, le prisonnier ignore s’il est surveillé ou non. Ce principe, Foucault ne le cantonne pas à la prison, mais l’étend aux ateliers de fabrication, aux pensionnats, aux casernes, etc.

Le panoptique, c’est finalement faire de la visibilité la prison. On cesse d’enfermer pour mettre en pleine lumière. L’essentiel, c’est que l’on se sache surveillé. Le pouvoir est automatisé et désindividualisé, puisqu’il n’est pas vu.

“L’effet du panoptique est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. (...) La surveillance est permanente dans ses effets, même si discontinue dans son action”, écrit Michel Foucault.

Le "panopticon", dessiné par le Britannique Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle.


Le modèle architectural qui symbolise l’avènement des prisons modernes est le « panoptique ». Inventée à la fin du XVIIIe siècle par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), cette « maison d’inspection » n’est pas exclusivement réservée aux détenus : dans Panopticon, un livre paru en 1791, le réformateur britannique estime qu’elle peut également s’appliquer à d’autres lieux de « surveillance » – manufactures, hôpitaux ou écoles. Il s’inspire des travaux de son frère Samuel, un ingénieur qui a imaginé, quelques années plus tôt, un atelier industriel de ce type en Russie. 

Le principe du panoptique est simple : une tour centrale permet aux geôliers de surveiller, sans être vus, tous les faits et gestes des prisonniers, enfermés en cellules dans un bâtiment en anneau encerclant la tour. Le philosophe libéral, qui a été proclamé « citoyen d’honneur » par la Révolution française, y voit un immense progrès : la morale sera « réformée », la santé « préservée », l’industrie « revigorée », l’instruction « diffusée », les charges publiques « allégées », l’économie « fortifiée ». « Le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché mais dénoué – tout cela par une simple idée architecturale », écrit-il dans son livre. 



Dans Surveiller et punir, paru en 1975, Michel Foucault estime que cette « visibilité organisée entièrement autour d’un regard dominateur et surveillant » est au cœur du modèle disciplinaire moderne. « Le vrai effet du Panopticon, c’est d’être tel que, même lorsqu’il n’y a personne, l’individu dans sa cellule, non seulement se croie, mais se sache observé, qu’il ait l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard. » « Pas besoin d’armes, de violences physiques, de contraintes matérielles. Mais un regard qui surveille et que chacun, en le sentant peser sur lui, finira par intérioriser au point de s’observer lui-même : chacun, ainsi, exercera cette surveillance sur et contre lui-même. »

C’est cette idée que s’approprie Alain Damasio dans son premier roman d’anticipation, La Zone du Dehors, où il créé une société dystopique nommée Cerclon, et où il extrapole le concept de panoptique décrit par Michel Foucault. Au coeur du problème : la mutation d’un régime de pouvoir, qui s’étend au-delà de la prison. Blas P. (La Note blanche)

“Ce que Foucault sent, c’est que le pouvoir va devoir procéder autrement, beaucoup plus souplement, insidieusement, et en faisant une sorte d’échange : on troque une partie de notre liberté au nom d’une vie plus fluide. Il anticipe le fait qu’on passe d’un régime disciplinaire à un régime plus normatif”, explique Alain Damasio.