Affichage des articles dont le libellé est Correspondances. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Correspondances. Afficher tous les articles

27 oct. 2019

Lettre de John Coltrane à Don DeMichael

John Coltrane à Don Michael :


"Et quant à la communauté, la terre tout entière est notre communauté"


"Tu sais, Don, je lisais aujourd’hui même un livre sur la vie de Van Gogh, et j’ai dû m’arrêter et penser à cette force magnifique et tenace — l’urgence créatrice. L’urgence créatrice était en cet homme, qui se trouvait lui-même en total désaccord avec le monde dans lequel il vivait, et malgré toute l’adversité, les frustrations, les rejets, etc. — un art vivant et magnifique est sorti de lui à profusion… s’il pouvait être là aujourd’hui ! La vérité est indestructible. Il semble que l’histoire montre (et c’est la même chose aujourd’hui) que le précurseur est plus souvent que le contraire confronté à un certain degré d’ostracisme ; habituellement à la mesure de son degré d’éloignement des modes d’expression ou autres qui prévalent. Le changement est toujours difficile à accepter. Nous voyons aussi que ces précurseurs cherchent toujours à revitaliser, développer et reconstruire le status quo dans leurs domaines respectifs, chaque fois que c’est nécessaire. Le plus souvent, ils sont rejetés, hors-la-loi, considérés comme des citoyens de seconde zone, etc. précisément dans ces sociétés auxquelles ils apportent tant de substance. Ce sont des gens qui vivent le plus souvent de terribles tragédies personnelles dans leur propres vies. Dans tous les cas, qu’ils soient acceptés ou rejetés, riches ou pauvres, ils sont toujours guidés par cette constance extraordinaire et éternelle — l’urgence créatrice. Chérissons-la et adressons nos louanges à Dieu."

John Coltrane (2 juin 1962)


https://soundcloud.com/la-note-blanche                                         

26 sept. 2019

Lettre d'Anaïs Nin à Henry Miller :

Anaïs Nin (1903-1977) et Henry Miller (1891-1980) étaient des écrivains transgressifs et passionnés qui se sont tous les deux nourris du travail de l’autre. Ils vécurent une relation sulfureuse à la suite de la liaison qu’avaient entretenue Anaïs avec la femme d’Henry, June. Elle lui écrit cette lettre au moment où leur relation commence à changer de nature, alors qu’ils sont encore à l’aube de la passion ardente qu’ils s’apprêtent à vivre.

Résultat de recherche d'images pour "anais nin henry miller"
"J'ai des bouffés d'amour qui 
m'étouffent la nuit"

9 mars 1932

[Henry]

Je n’avais pas l’intention de vous brûler hier — j’étais couchée, comme dans un rêve, et tellement liquéfiée que j’étais incapable de vous entendre vous lever, je voulais m’accrocher à ce moment. Quand j’y pense maintenant, cela me fait mal de vous avoir brûlé — dites-moi que vous me pardonnez —, c’était inconscient.

Je n’arrive pas à vous écrire, Henry, bien que je sois restée éveillée toute la nuit pour vous parler, pour te parler, de l’homme que j’ai découvert hier… l’homme que j’avais « pressenti » dès le premier instant — toutes les montagnes de mots, de citations, de phrases se sont écroulées, je ne vois plus que la splendeur, la splendeur aveuglante de votre chambre, et ce moment irréel — comment un moment peut-il être à la fois si irréel et si chaud — si chaud.

Vous voulez savoir tant de choses. Je me souviens de votre réflexion : « Seules les putains m’apprécient. » J’avais envie de répondre : avec les putains, c’est une histoire de sang, il y a trop d’esprit entre nous, trop de littérature, trop d’illusion — mais alors, vous avez nié qu’il fût seulement question d’esprit…

Mon visage vous fait croire que je place mon attente si haut, si haut… mais vous savez maintenant que mon esprit n’est pas le seul à vous comprendre.

Vous comprendre, de façon chaotique. J’aime en vous cette douceur étrange, traîtresse, qui se transforme toujours en haine. Comment vous ai-je choisi ? Je vous ai vu, de ce regard intensément sélectif — j’ai vu une bouche qui était à la fois intelligente, animale et douce… curieux mélange ; un homme humain, avec une conscience sensuelle des choses — j’aime la conscience —, un homme, je vous l’ai dit, que la vie enivrait. Votre rire n’était pas un rire capable de blesser, il était riche et moelleux. J’avais chaud, j’étais étourdie, et je chantais intérieurement. Vous disiez toujours les choses les plus vraies et les plus profondes — lentement — et vous avez une façon bien à vous de parler, un peu comme un homme du Sud — hem, hem — en traînant sur les mots, toujours parti dans votre propre voyage intérieur — une voix qui m’a touchée.

Juste avant de vous rencontrer, comme je vous l’ai dit, j’avais voulu me suicider. Mais j’attendais de vous rencontrer, comme si cela pouvait résoudre quelque chose — et ça a marché. Quand je vous ai vu, je me suis dit : voici un homme que je pourrais aimer. Et, du coup, je n’avais plus peur de mes sentiments. Je n’ai jamais pu aller jusqu’au bout de mon désir de mort (cette idée de tuer à jamais le romantisme), quelque chose me retenait. Et je ne peux agir que de tout mon être.

J’ignore si c’était de l’amour — il y eut un long intermède (à cause de mon amour pour June). Henry — mon amour pour June est toujours là. Hier, je n’ai pas pu supporter la vue de sa photographie. Elle nous possède tous les deux — tout le reste n’est qu’une victoire temporaire.

Je croyais être amoureuse de votre esprit et de votre génie (je vous ai lu ce que je pensais de votre esprit et de vos écrits) — avec June, c’est le chaos. Je sentais que vous m’observiez. Je ne voulais pas de l’amour parce qu’il signifie le chaos, parce qu’il fait vaciller l’esprit comme des lanternes sous le vent. Je voulais me montrer très forte devant vous, je voulais être contre vous — vous aimez tellement être contre tout ! Moi j’aime être pour. Vous caricaturez. Il faut aller vite pour caricaturer. Moi je choisis, j’aime — j’ai des bouffées d’amour qui m’étouffent la nuit —, comme dans ce rêve que tu as essayé de rendre réel hier — oui, de clouer dans ton baiser dévorant.

Quand vous me sentirez distante, en retrait, Henry, ce sera June. Quel fut votre pouvoir, ce premier jour, pour réussir à m’arracher les pages que j’avais écrites sur elle dans mon Journal. Vous ignorez à quel point je me protège, je protège mes sentiments. C’est drôle comme vous réussissez à tirer de moi la vérité.

Henry, moi aussi, j’ai envie de m’asseoir et de vous écrire longuement, comme si cela allait me rapprocher de vous. Je ne vous ai jamais dit la joie que j’ai éprouvée à votre retour de Dijon ; quelle joie, si intense, je ressens chaque fois que je vous vois agir de manière spontanée, comme moi. Et quelle joie encore lorsque, en plein délire, vous dites soudain quelque chose de très profond, comme des illuminations de vie — une lanterne qui ne s’éteint jamais complètement ; j’aime cela aussi. Une vie sombre, et puis cette conscience — j’apprécie cela, vous me comprenez ? —, c’est comme une intensification de tous les plaisirs. J’aime le créateur en vous, également — celui qui enrichit la vie et lui donne une dimension incompréhensible pour les autres. J’aime votre sincérité et aussi votre insincérité (j’étais ravie lorsque vous vous êtes aperçu, au milieu d’une lettre que vous étiez en train de m’écrire, que celle-ci pouvait très bien constituer une préface).

« On se pénètre non par les sensations, mais par la pensée », je me le demande.

Je ne serai pas chez Natacha demain — écrivez-moi, ou appelez-moi à la maison le soir juste pour me dire ce que vous avez envie de dire ou de faire. Je répondrai seulement par « oui » ou par « non » s’il y a quelqu’un dans la pièce. J’ai bien peur de ne pouvoir vous voir demain, mercredi, et pourtant j’ai tellement de choses à vous dire sur cette — dernière — partie de votre livre, qui est extraordinaire.


A.

2 juil. 2019

Dernière lettre de Jim Morrison

Après avoir enregistré le sixième album du groupe, LA Woman, au printemps 1971, Jim Morrison quitte Los Angeles pour rejoindre sa compagne Pamela Courson à Paris. Le soir du 2 juillet 1971, il se serait rendu au Rock’n’Roll Circus dans l’espoir de trouver de l’héroïne pour elle, et selon la rumeur, il en aurait délibérément pris une dose pure et serait mort d’une overdose dans les toilettes du club. On soupçonne que, pour éviter qu’un scandale ne s’abatte sur les lieux, il aurait été ramené dans son appartement de la rue Beautreillis et placé dans la baignoire où il fut retrouvé. Voici une des dernières lettres connues d’un des membres les plus emblématiques du mythique Club 27.

morrison

"Pardon de ne pas avoir écrit plus tôt"




18 mai 1971

Chers Franck et Kathy,

Pardon de ne pas avoir écrit plus tôt. Je n’ai pas l’impression qu’on soit là depuis longtemps. Nous avons voyagé en Espagne (le meilleur c’était Grenade), au Maroc, dans le sud de la France et en Corse où j’ai perdu ma veste, mon argent, etc. & nous avons du reprendre l’avion pour Paris en attendant plus. Si la Sicile ressemble à la Corse, il est probable que vous adoriez. Nous serons de retour à Paris vers le 7 juin jusqu’à septembre. Il y a une chambre en plus alors venez chez nous.

Comment va la vie ?

Dites bonjour à tout le monde et essayez de venir ici.

Jim

1 juil. 2019

Lettre de Jean Seberg aux camé : "Rien à foutre, on veut de la neige dans nos veines"

Le 30 août 1979, l’actrice emblématique de la Nouvelle Vague, épouse de Romain Gary, Jean Seberg, était retrouvée morte dans sa voiture. Un an avant son suicide (le rapport d’autopsie conclura à une surdose d’alcool et de barbituriques), elle adresse cette « lettre d’amour aux camés », violente protestation contre les ravages de la drogue, hymne dionysiaque à la vie.

12067390286_69203496ee_o














Février 1978


Salut les cons, les voyous, les roadies, et les blues jeans Renoma :

Je suis de passage et j’ai deux ou trois trucs à vous dire, comme ça. De quoi je me mêle ? De vous tous et de milliers d’autres. Une gueule est faite pour parler et une machine pour taper, et un être humain pour - comme disait le plus grand planeur de tous les temps - « aimer son prochain ». Voilà. Le shérif est en ville, et il va tirer. Et rien à foutre. Et un peu partout. Salut les reines des restes : restes de vous - même avec vos bébés nés en manque car vous étiez trop lâches pour avouer au toubib que vous étiez toxicos enceintes. Le môme pleure dans le coin, le linge sale et le ventre vide : pas de Nesquik pour lui, pas assez de blé. Juste assez pour que maman achète sa poudre. Juste assez pour qu’elle baise n’importe qui, n’importe comment pour avoir de quoi retrouver son dealer, sous une porte cochère. Vite. Vite. Il neige sur Paris… pied ! Rare ! Rien à en foutre, on veut de la neige dans nos veines. On espère qu’entre-temps le même n’a pas renversé ce qui traînait de Mari sur le canapé sale, à côté du dernier Mandrax. Fixette. Vite. Aiguille sale ? Hépatite ? Rien à foutre. San Sebastian de la Blanche, c’est pas notre faute. La société nous a fait comme ça. Mon vieux est un con. Maman n’a rien compris. Leila m’a laissé pour une autre. Tralala là et chiale, chiale. Chier, faites chier. Tous. Salut mes loulous, mes rouleurs de mes deux, kamikaze de la Harley, mes bras restent. C’est bien ? Tu es cool. Cool. Je sais. Si cool que tu peux plus réchauffer les pieds de ta bonne femme. Ecroulés côte à côte - hmmm, hmmm, pied - et si on essayait de baiser ? Blff.

Tellement mieux le flash, tellement mieux. Sales cons minables, vous osez vous défoncer en écoutant Dylan et Lay, Lady Lay. Vous êtes obscènes. Lui, il a ses emmerdes aussi, il doit vivre avec son génie - chose jamais facile, demande à Baudelaire, demande à Garrel, demande à Romain Gary et demande à Eustache - avec ses problèmes conjugaux. Et il bosse, le mec. Il est sur pied tous les jours, pour chanter Hurricane Carter pour vous. Vous êtes obscènes. (Putain, elle nous emmerde, mettons sa lettre dans les chiottes). Rien à foutre. Elle est vraiment trop square). D’accord, j’ai rien dit. Mais j’ai quand même envie de causer encore. Vous me casseriez la gueule ? Essaie donc : Pierrot mon Loulou élu viendra te saluer. Certains amis au teint basané me trouvent assez sympathique. Vous vous défoncez avec Sonny Criss ? Je vous l’interdis.

Interdis. C’était mon copain, et il essayait avec moi de vous décrocher. Et il jouait presque aussi bien que Yardbird Parker qui, sur son lit de mort, suppliait les jeunes musiciens de le croire quand il disait que son génie ne venait pas du cheval. Ça venait de son génie et de ses efforts au-delà du possible. Point c’est tout. Il travaillait. Ça s’apprend le sax. Tu te shootes avec Miles ? Ça se travaille la trompette. Des heures et des années chaque jour. Paul Desmond vous branche ? Moi aussi. Il fumait même pas les joints (à propos, puisque vous êtes tous si together, savez-vous qu’il vient de mourir avant la cinquantaine… de cancer ?). Et il est sublime Mick Jagger. Et Keith peut-être plus. Et ils se donnent à ne plus en finir pour vous. Et gracias, de nada, vous restez contre le mur avec le garrot, trop défoncé pour l’enlever.

Et Bobby Marley ? Qui ne l’aime pas ? Et il fait de la musique et de la politique, et il risque sa vie. Sniffette, sniffette. Et n’écoutez plus, je vous en prie, mon ami Memphis Slim. On est cool, huh ? (Elle peut pas la fermer celle-là. Pour qui elle se prend ? Pour une girl-scout ?). Et Hakim Jamal ?, cousin de Malcom X, ex-toxico, taulard, Muslim noir, plus bel homme qui a jamais marché sur la terre : il est mort mon Jamal - huit balles dans le ventre. Trois junkies revenus du Vietnam l’ont fait. Vietnam. OK (circonstance atténuante), mais vous m’avez tué Jamal. Oh, t’en fais pas, je fais pas du racisme à l’envers. J’ai connu des salauds et des minables, des crados et des paresseux de toutes les couleurs.

Bon, basta. J’arrête. Je fume une sèche, je bois une bière. Et je plane. Avec Count Basie, The Count. Je vais prendre un bain et mettre des pétales de rose dedans. Je la boucle, vous me fatiguez trop. Juste, une dernière chose, les copains, André Malraux, connais ? Moi, si. Assez bien. Et de toute sa vie, il a fumé trois boulettes d’opium, juste pour décrire le vieux Gisors. Trois. OK ? Salut les vauriens. Bacci. The Count joue Two for the blues et ça plane sec ! Navré pour la sèche, Madame Weil… Personne n’est parfait, n’est-ce pas ?

Quinze minutes.

Me revoilà ! Caftan, encens, parfum. The Count joue Jump for Johnny et je laisse tranquille mes camés avec leur overdose : qu’ils crèvent dans leurs vomis. […] Et je m’adresse maintenant aux poulets. Calmement. Je sais que vous faites un métier aliénant. Je sais que vous en avez marre. Mais ce n’est pas une raison pour terroriser Garrel et sa belle dame et tous les autres. […] Ne frappez plus mes potes qui essaient douloureusement de sortir de leur désespoir. Tenez-vous bien, je vous en prie. Vous savez mieux que moi où est la came, vous savez qui la fabrique, d’où elle vient, et qui en profite. Soyez des gardiens de la paix : DE LA PAIX. C’est noble. […] Bref, n’oubliez pas votre premier catéchisme. « Aime ton prochain comme toi-même ! » Donc tenue et calme et aimez-vous les uns les autres. Chacun de nous chante ses blues. Merci.


PS : Je sais que je vais trop loin, mais je n’aime pas à oublier cette phrase d’André Malraux : « Faire connaître aux hommes la grandeur qu’ils ignorent en eux. » Salut.




Extrait A Bout de souffle, J. L Godard (1960) : 



11 juin 2019

Lettre de Billie Holiday à Tallulah Bankhead

Billie Holiday ( 7 avril 1915 – 17 juillet 1959 ), légende du jazz à la voix extraordinaire, « Lady Day » fut aussi une femme aux prises à de multiples démons. Élevée dans des maisons de redressement pour jeunes noirs, elle connaîtra une vie tumultueuse, ponctuée de séjours en prison pour ses nombreuses addictions, jalonnée de conquêtes amoureuses de tous bords. Cette déesse du jazz pouvait avoir des coups de sang mémorables !

"Et si tu veux la merde, nous pouvons en faire 
une vraie fête"

Chère Mlle Bankhead :

Je pensais faire partie de tes amis. C’est pourquoi il n’y avait, dans mon livre, rien de désobligeant à ton propos, rien de méchant ou de calomnieux. Comme je ne voulais pas te traîner dans la boue, j’ai essayé de te joindre six fois le mois dernier par téléphone, afin de te parler de la biographie, par politesse. Mais cette salope qui travaille pour toi et qui se fait passer pour toi n’a pas arrêté de me dire de rappeler ; j’ai eu droit sans fin à la même rengaine jusqu’à ce que j’abandonne. Par contre, cela ne t’a  pas gêné de parler à Doubleday pendant que je travaillais hors de la ville afin de lui suggérer derrière mon putain de dos que j’avais essayé de te la faire à l’envers et/ou que j’avais inventé ces petites anecdotes sur toi dans mon livre.

Chérie, Cliff Allen et Billy Heywood sont toujours là. Ma femme de ménage qui m’accompagnait au Strand n’est pas morte non plus. Tant de personnes se souviennent de ton comportement, qui m’a presque valu d’être expulsée.

Et si tu veux la merde, nous pouvons en faire une vraie fête. Nous pouvons tous nous amuser ensemble !

Je ne sais pas si tu as engagé l’un de ces putains d’avocats pour qu’il te dise quoi faire, ou pas. Si je t’écris cette lettre, c’est pour te donner une chance de me répondre rapidement et de présenter des excuses, à moi-même et à Doubleday. Relis mon livre. Je crois avoir compris qu’ils t’ont envoyé un double du manuscrit. Il n’y a rien à l’intérieur qui pourrait te blesser. Si tu penses le contraire, parlons-en ensemble comme je le souhaitais le mois dernier. La presse va prendre le relais, alors ce n’est plus le moment pour  faire ces singeries.

Redresse-toi et vole droit, Banky ! Personne ne cherche à te traîner dans la boue.

Billie Holiday

1 mai 2019

Lettre de Jimi Hendrix à son père

Jimi Hendrix est sans nul doute l’un des meilleurs guitaristes du XXème siècle. Tout le monde se souviendra de ses solos endiablés et notamment de son hymne américain joué pendant Woodstock. Disparu trop jeune, à 27 ans comme tant d’autres, c’est la drogue qui l’emportera. Sous son influence, il décide d’écrire à son père, se livrant à des questions existentielles qui ne font que prouver la sagesse de l’homme.

Résultat de recherche d'images pour "jimi hendrix"
"Toujours mener la grande vie dans ce monde 
d'Aveuglement et cette soi-disant RÉALITÉ".


[Sans date]



Papa, mon amour, quoi, ou du moins la plus grande partie de ce que j’ai à offrir, c’est de la racaille — mais tu sais et sais que ça à l’air d’être dans l’ordre des choses. Mais qu’est-ce qu’on y peut (de bien des façons, je suis une racaille, tu sais, celui qui raconte toutes ces CONNERIES).

Si tu ne peux pas ou si cela t’exaspère, alors pourquoi venir au concert ? Je connais l’amour autant (que) toi-même pour moi et Eon [sic] (c’est peut-être pas très clair), on en parle en privé (toi et moi), Mother Rock est là. Toujours mener la grande vie dans ce monde d’Aveuglement et cette soi-disant RÉALITÉ. Mais parler de ce CHEMIN qui mène au paradis — les Anges, Esprits saints, etc., Dieu, etc., ils ont un boulot très difficile pour coller les mots sur une boîte de savon, ou une marionnette, ou un nuage, pour convaincre le monde sans dispute ou débat ou etc., au sujet de savoir si les anges existent sous une forme conventionnelle ou non. Tu es ce que j’accepte avec joie comme étant un ange, un don de Dieu, etc. !

Oublie les opinions et les commérages du monde.

Il se peut qu’un jour je vienne poser des questions très importantes (retour au normal) qui me soucient sur une histoire sans réponse sur le mode de vie de ma mère — Mrs. Lucille, il y a certaines choses que je dois savoir à son sujet pour des raisons qui me sont propres et strictement privées.

14 mars 2019

Lettre de Louis Armstrong à un fan

Louis Armstrong, l’un des pères du jazz, connu aux quatre coins du monde pour son timbre de voix rocailleux et son sourire légendaire, écrit en pleine Guerre du Viet Nam une lettre à un soldat fan de cette musique sur les lieux et les origines de sa vocation de trompettiste. Tout comme le jazz s’émancipait de la musique traditionnelle de l’époque, cette lettre s’affranchit des règles de ponctuation et de syntaxe, fidèle en cela à l’esprit facétieux et swing de Satchmo.

"Tout est Musique"

1967

36–57–107 St.
Corona, New York’
U.S.A

Cher Lieutenant Caporal Villec’

J’aimerais ‘prendre une ‘Minute ou ‘deux’ pour te « dire combien – je sens que ‘tu es un fan de ‘Jazz, et que tu ‘Captes ce Jargon – tout comme ‘nous’, ‘ouais‘, ». Bon Sang ! – j’ai toujours avec moi un ‘Album, ‘plein de ‘Chansons – en ‘Version Longue ‘je précise. […] ‘Ouais ! Je m’offre un ‘Concert avec ces ‘chansons. La ‘Musique, c’est la ‘vie en per’sonne. Que serait ce ‘monde sans de la ‘bonne musique ? Peu importe ‘le style.

‘Tout est venu des Vieilles ‘Eglises ‘Saintes. Je me souviens – ‘du bon vieux temps à La Nouvelle Orléans – ma vile natale. J’étais un petit Garçon de ‘dix ans environ. Ma mère avait l’habitude de m’emmener à l’Eglise, et le Révérend (‘le Prêcheur’ en fait) ‘dirigeait’ de bons vieux Cantiques. Et en une fraction de seconde – toute la ‘Congrégation  « Hurlait – ‘Chantait ‘follement et ‘c’était très ‘beau. ‘Moi, un ‘petit gamin qui « Aimait » ‘Tout et ‘tout le monde, je passais un ‘Moment Fantastique à l’Eglise, particulièrement lorsque les ‘Sœurs  entraient vraiment ‘en transe tandis que « Rev » (le prêcheur) était au ‘Milieu de son ‘Sermon. ‘Ah ! ces ‘Sœurs de l’Eglise se mettaient à Crier ‘Si fort – qu’elles en perdaient la tête. Bien sûr, ‘un des diacres accourrait pour les rattraper – et les ‘portait à bout de ‘Bras et les éventait pour qu’elles reprennent ‘leurs esprits.

Et puis il y avait les « Baptêmes – lorsque quelqu’un veut se convertir, rejoindre l’Eglise et recevoir le ‘sacrement. Il faut donc qu’ils soient ‘Baptisés. ‘Ecoute ça – Je me souviens d’un Dimanche où l’Eglise devait baptiser un ‘immense Type. Du coup les Diacres, vêtus de ‘Robes blanches, se ‘Tenaient tous dans la ‘Rivière – l’Eau jusqu’à la ceinture. Il venaient de ‘Baptiser ‘plusieurs ‘femmes et quelques ‘hommes – et avaient ‘sauvé leurs ‘Âmes. Puis, lors de la ‘Procession’ un ‘Grand, un ‘immense’, un robuste ‘Pêcheur’ s’avance vers eux. Alors – ‘les ‘Diacres, qui étaient eux-mêmes très forts, ont saisi ce Larron, et pendant qu’ils le plongeaient dans l’eau, lui demandèrent – « Frère ‘as-tu la ‘Foi ? « Le Type ne prononça ‘pas un mot – il se contentait de les regarder. Ils le ‘Plongèrent à nouveau dans l’eau de la ‘Rivière, cette fois-ci ‘quelques minutes de ‘Plus. Et lorsque les ‘Diacres regardèrent le type dans les yeux  pour lui demander – « As-tu la ‘Foi ? » Le Type ‘répondit finalement – »Oui – Je crois que vous essayez de me ‘noyer, bande d’Enfoirés. »

P.S. Je suppose que tu dois me trouver ‘Dingue. ‘Non ‘Non. Je ‘raconte ces anecdotes simplement parce qu’elles ‘tournent toutes autour de la ‘Musique. D’ailleurs, Tout est Musique. « Tu ‘Captes ? Les ‘Marches Funèbres dans ma ‘Ville Natale, la ‘Nouvelle Orléans’. – c‘est pareil ! C’est pourquoi, ‘Gate » ‘Villec, on ‘jouait ces ‘Marches avec une ‘émotion qui venait du ‘cœur. ‘Tout au long du chemin menant au Cimetière – et bien entendu c’était des orchestres Brass Band.  On mettait un ‘mouchoir sous les ‘cymbales de la ‘Caisse-Claire pour étouffer le ‘Son pendant qu’on‘jouait « Flee as a bird » sur la route du Cimetière – Mais ‘dès que le ‘prêcheur disait « Ashes to ‘Ashes – ‘Dust to Dust » – on ‘retirait le mouchoir de La  »Caisse-Claire et Commençait un ‘roulement de tambour’ pour ‘rassembler tout le monde, y compris les membres du Club – ou de la Loge du ‘défunt. Puis on retournait au ‘quartier général en jouant « Didn’t He Ramble » ou  « When the Saints Go Marching In« . Tu ‘Vois ? Encore de la Musique.

 […]

‘Et bien, ‘Frè’re Villec, je ‘crois bien que je vais m’arrêter ‘là, et prendre un peu de repos.  » Le ‘Jour commence à se ‘lever. Je ‘Viens de ‘finir le ‘Boulot. Je suis trop fatigué pour ‘garder les ‘yeux ouverts. Ah ! Ah ! Je te laisse avec ce petit message pour toi. « Ça donne ça’.

You never walk alone

Passe le bonjour de ma part aux gars de ta compagnie. Et aux autres également. À présent, je vais faire ‘Comme le ‘Fermier fait à la ‘Patate – Je vais te ‘Planter, et te ‘Reprendre ‘plus tard. Je ‘Ferme boutique, maintenant. Ce fut un vrai  plaisir de t’écrire.

Satchmo

Louis Armstrong.

12 déc. 2018

Lettre de Nina Simone à Isabelle Terrin

Nina Simone (21 février 1933-21 avril 2003), grande dame du jazz et icône dans le monde entier a mené une vie multiple et mystérieuse. Dans cette lettre à son avocate, Isabelle Terrin, elle livre un récit décousu sur sa vie, ses origines et ses amours, et laisse à présager son état psychologique qui la mènera quelques mois plus tard dans un hôpital psychiatrique.

"Mon problème (à ton avis) est d’aimer trop
intensément"

17 octobre 1995

Chère Isabelle,

J’ai été très touchée par ta lettre pleine de délicatesse. J’ai hésité à te répondre à cause de la souffrance extraordinaire que j’ai connue à Bouc-Bel-Air. Quoiqu’il en soit, c’est « toi » qui m’as dit que mon problème (à ton avis) est d’aimer trop intensément. Et tu me l’as expliqué avec des mots si bien choisis.

C’est à la fois une joie et une douleur inexplicable d’être « belle » et noire, et d’être une femme, d’être célèbre dans des pays aussi bien familiers qu’inconnus. D’être MOI. Nous partageons la douleur (c’est évident), mais pas au même niveau.

Je ne compte pas revenir à Bouc-Bel-Air pour l’instant. Le seul jugement auquel je fais confiance [référence à son récent procès], c’est le mien et celui de quelques rares (très rares) amis. […] J’ai dû me fier à l’Homme noir parce qu’à l’époque et encore aujourd’hui (et hélas, pendant les 500 dernières années, ceux de mon peuple — ignorants, pauvres, riches ou célèbres, peu importe — ont été traqués, violés, massacrés — bébés extirpés du ventre déchiré des femmes de Gorée). Oui, j’ai vu tout ça Isabelle. Alors la seule nouveauté en Bosnie, c’est que ça concerne les Blancs. Il est possible (mais hautement improbable) que l’HOMME BLANC (en tant que race) ait changé. Le racisme est un problème auquel je serai toujours confrontée. Mon « père », vois-tu, m’a donné pour instruction de passer six mois par an jusqu’à ma mort en Afrique, où je suis libre.

J’ai été mariée deux fois, j’ai perdu quatre enfants parce que j’ai travaillé trop dur — et ma fille encore vivante (je l’ai vue) est belle et PERDUE. Elle n’a pas la moindre idée de quoi faire dans

Je suis une femme belle et intelligente, j’attire tous les hommes dotés d’odorat (sourires).  C’est vrai. Les chiens, les chats, les enfants aussi. Et je n’ai jamais renoncé à la liberté de marcher tranquillement dans la rue. Toutes les « stars noires » sont ici avec moi, les morts et les vivants, je suis amie avec la famille de Nat King Cole — la princesse Fernandez n’est pas ici, mais des amis communs sont présents… J’attends dans cet hôtel.

Il faut que je sache quelle est ma situation à Bouc-Bel-Air — à ce qu’on m’a dit, ces putains de journaux ont écrit que j’avais pris 18 mois de liberté surveillée. La sale publicité qui a entouré mon arrivée ici a déclenché une agitation que je ne peux pas affronter toute seule. Depuis mon arrivée le 29 août, les douanes ont déjà saisi ma voiture rouge. Je refuse de donner la moindre interview à qui que ce soit. En particulier, « 33 » m’a envoyé quatre fax de Paris au sujet d’un documentaire sur Billie Holiday. Pour 1000 dollars. Écoute, Isabelle — c’est une insulte, et à double titre, même : ces abrutis ont le culot de me demander de trahir l’une des femmes dont l’esprit a fait de Porgy un succès ! Mon Dieu ! Ils peuvent crever avant que je fasse une chose pareille. Billie Holiday est morte (essentiellement parce qu’elle a toujours refusé les tuyaux que les HOMMES lui proposaient à condition qu’elle les laisse la baiser d’abord) ? […]



Quant à mon amour (Mohamed), il m’a non seulement demandé de l’épouser, mais il s’est également procuré des vêtements convenables pour une grande fête en Tunisie. Isabelle, il a dû s’en occuper tout seul, même s’il n’a que vingt-cinq ans, parce que ma robe de mariée est déjà prête et ajustée. Je ne sais pas si ça va marcher. Il ne peut pas me rejoindre pour l’instant. Il est lent à mesurer toute la cruauté de la vie, surtout aux Etats-Unis. Son « honnêteté » est tout bonnement affolante. Il me donne de ses nouvelles tous les trois jours et je pleure tous les soirs. Il est si jeune et pur. Il a touché mon cœur et mon âme. C’est à la fois effrayant et tellement rare.

Je t’ai sûrement déjà parlé de Mohamed. Les Français refusent de te laisser entrer en France, et les Américains refusent de le laisser entrer en Amérique. Me voilà coincée. Je dois me reposer dans cet hôtel (situé à quelques minutes à peine de mon appartement) le temps pour moi de me calmer les nerfs et d’offrir à Nina Simone du bon temps rien que pour elle. Ce sera une première.

Tu peux me contacter ici. J’attends tes réflexions personnelles sur tout ce que j’ai écrit.

Amitiés sincères,

Nina.

2 août 2018

Lettre de George Sand à propos de Chopin

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876) romancière et écrivaine vécut durant sa riche vie de nombreuses relations amoureuses qui donnèrent lieu à des correspondances passionnées et passionnantes. Éprise d’un enfant terrible du siècle,  Chopin, ils partent en voyage à Majorque où la santé du musicien se détériore : il souffre d’une tuberculose. De retour entre Nohant et Paris, Chopin devient un amant tyrannique et les malentendus se multiplient. Les orages éclatent sur fond de discordes familiales, et cette lettre, envoyée à un très bon ami du couple, Gryzmala, reflète fidèlement le déclin d’un amour passionné. 

"Il y a sept ans que je vis comme une vierge 
avec lui"

12 mai 1848

Le mal qui ronge ce pauvre être [Chopin] au moral et au physique me tue depuis longtemps, et je le vois s’en aller sans avoir jamais pu lui faire du bien puisque c’est l’affection inquiète, jalouse et ombrageuse qu’il me porte, qui est la cause principale de sa tristesse. Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui et les autres, je me suis vieillie avant l’âge et même sans effort ni sacrifice, tant j’étais lasse des passions et désillusionnée sans remède.

Si une femme sur la terre devait lui inspirer la confiance la plus absolue, c’était moi, et il ne l’a jamais compris ; et je sais bien que des gens m’accusent, les uns de l’avoir épuisé par la violence de mes sens, les autres de l’avoir désespéré par mes incartades. Je crois que tu sais ce qu’il en est. Lui, il se plaint à moi de ce que je l’ai tué par la privation, tandis que j’avais la certitude de le tuer si j’agissais autrement. Vois quelle situation est la mienne dans cette amitié funeste où je me suis faite son esclave dans toutes les circonstances où je le pouvais sans lui montrer une préférence impossible et coupable sur mes enfants, où ce respect que je devais inspirer à mes enfants et à mes amis a été si délicat et si sérieux à conserver.

J’ai fait, de ce côté-là, des prodiges de patience dont je ne me croyais pas capable, moi qui n’avais pas une nature de sainte comme la princesse [la princesse Anna Czartoryska, la jeune femme du prince Adam]. Je suis arrivée au martyre ; mais le ciel est inexorable contre moi,  comme si j’avais de grands crimes à expier, car au milieu de tous ces efforts et de ces sacrifices, celui que j’aime d’un amour absolument chaste et maternel se meurt victime de l’attachement insensé qu’il me porte. Dieu veuille, dans sa bonté, que, du moins, mes enfants soient heureux.

Chopin: 24 Preludes, Op.28 (1839) :


Composé par Chopin à l'époque de sa liaison avec Georges Sand.


28 juin 2018

"Humain, trop humaine"

Jusqu'à la publication en 1997 de la correspondance de Simone de Beauvoir avec l'écrivain américain Nelson Algren, nous chantions la légende du couple Sartre-le Castor... La chanson de geste existentialiste... On croyait dur comme fer à ce contrat d'assurance affectif signé entre Jean-Paul et Simone pour se délivrer des chaînes du couple bourgeois. Ces deux-là avaient réussi la transmutation du plomb conjugal en or du compagnonnage libre.

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation"

Magique ! Oui, mais la longue correspondance du Castor avec Algren avait révélé la dévorante et superbe passion cachée de Simone pour cet écrivain de Chicago. Les Mémoires nous avaient donc désinformés spectaculairement et avaient gommé l'espace amoureux le plus ardent de sa vie. On peut s'interroger à l'infini sur cette « mauvaise foi », cette mise en scène destinée à garder intact le monument Sartre-Beauvoir qui, sur le dessus de cheminée littéraire, faisait le pendant au couple communiste Aragon-Elsa.

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation amour femme"

Les trois cent quatre lettres envoyées à « mon Nelson », « mon bien-aimé à moi », « mon chéri », « mon mari à moi », « mon mari bien-aimé » nous racontaient une possession amoureuse digne d'une héroïne de Racine. On découvrait la femme hardie, jolie, passionnée, secrète, ardente, embrasée, dévouée, livrée, abandonnée, transportée, visitée... Plus de trois cents lettres sublimes de liberté, de folle volupté d'aimer. Sartre n'a jamais reçu le quart d'une lettre de ce ton et de cette encre. Sentiment que le « couple existentialiste » modèle s'ingéniait à donner de la relation une version officielle à la limite du trucage médiatique...

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation amour femme"

Aujourd'hui, avec les lettres de Beauvoir au « petit Bost », même sentiment. On plonge à nouveau dans le grand trouble amoureux. Là encore, Simone, dans « La force de l'âge », qui traite des années 1937-1940, cache à ses lecteurs l'intensité de son aventure sentimentale avec un des plus brillants élèves de la classe de Sartre. Le « petit Bost », de neuf ans plus jeune qu'elle, ressemble à un héros de Cocteau. Parlant volontiers de la liaison de Sartre, à l'époque, avec Olga Kosackiewicz (à qui « Le mur » est dédié), Simone laisse entendre que c'est un simple ami... Mensonge par omission succulent... En réalité, ses lettres, enfin publiées, libèrent là encore la part la plus fiévreuse, la plus spontanée, et surtout la plus heureuse de cette femme ! La gaieté, l'amour, le frisson, le vertige sensuel, charnel, donnent des ailes à l'épistolière. L'étonnement, la stupeur d'aimer font tambouriner cette prose.

Alors que cette jeunesse vit un des moments les plus pénibles de l'avant-guerre et que Hitler menace l'Europe, la jeune prof au chemisier blanc, grande marcheuse, quitte l'hiver de la raison, des études et des jours gris pour livrer au papier sa chanson d'aimer. Quelle métamorphose ! D'un côté, Beauvoir la sérieuse, la bûcheuse, raconte ses lectures, ses brasseries, ses randonnées en Bretagne à un soldat qui s'ennuie dans sa caserne d'Amiens ; de l'autre, la tendre, l'aimante prolonge ses lettres rien que pour rester dans la chaleur dénouée, flâneuse du sentiment. Il y a griserie à faire miroiter le monde à son amant.

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation couple"

Beauvoir répète à chaque ligne « Je pense à vous à en devenir folle ». Merveille !... Je défie tout lecteur de ne pas tomber amoureux de cette jeune femme à l'air honnête, au visage lavé par on ne sait quelle dignité intérieure. Tout homme aurait voulu sortir de la Rhumerie au bras de cette si jolie prof « toute déchirée du désir de vous voir », écrit-elle... Pour la petite histoire, on apprend que c'est le 21 septembre 1939 qu'elle a acheté un turban qui deviendra son insigne mythologique. On reste interloqué de la manière dont le sentiment amoureux fait déborder son talent de conteuse sur des riens et libère sa personnalité. Tendresse volubile, câlin du monde, vues de Paris ou routes de France dans la bénédiction du bonheur d'être. Elle laisse le Néant et les garçons de café heideggeriens à Sartre ! Elle écrit comme elle parle. « Nous avons becqueté. » Lui répond : « Je me suis rétamé la gueule. » Elle décrit André Breton : « Il porte des grosses lunettes noires. » Hitler ? « Il me semble de moins en moins possible qu'il puisse vouloir une guerre. » Crêperies, nage, Douarnenez : le bonheur l'habite ! Elle a bu le philtre magique. Elle s'étourdit de Picon-cassis, de visages, de rencontres, uniquement, semble-t-il, pour le bonheur de raconter au « petit Bost » et l'aider, le rassurer, le secourir, l'égayer, le faire sortir de son cauchemar militaire.

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation couple"

Alors, on se pose une question : comment a-t-elle fait pour se lier si fort, officiellement, à ce Sartre qui ne décrit que sexualité malade, mains sales, monde gris, conscience torturée, sur un ton vindicatif, lui qui dit « non, un non à demi viscéral » (pour reprendre l'expression de Gracq) au monde alors qu'elle découvre, sans aucun égocentrisme, une Italie intérieure quand l'amour l'habite. Quel couple mal assorti ! Comment peut-elle vivre avec ce bonhomme « lunetteux », à la voix métallique de procureur, costume bleu froissé, obsédé par les crabes, les « pédérastes », les racines, la boue de l'être, la confiture heideggerienne, alors qu'elle est pleine d'allant, de feu, de saillies, de fraîcheur ? Quel mystère ...

Image associée

Avec cette correspondance au ton de vaillance si tonifiante, on voit sous nos yeux se récrire l'histoire littéraire. Heureuse, libre, aristocrate, Simone, en secret, se révèle notre Louise Labé. Il suffisait d'attendre le facteur ... Nous sommes tous : "Humain, trop humaine" !


Lundi soir 19 Juillet 1948,

Nelson, mon cher amour. J'ai reçu une douce lettre, sereine et aimante. "Vous avez l'air heureuse, aujourd'hui !" m'ont dit plusieurs personnes. Oui. Il est minuit et je ne suis pas en miettes, j'ai à peine bu un petit gin dans du jus de pamplemousse (scotch introuvable) et je viens vous embrasser avant de dormir. [...]

Genet m'a félicitée de ma vêture et de mon allure, de mon dernier livre et finalement m'a tapée. Il a un nouveau jeune amant, entreprend une nouvelle pièce, mais continue à être exactement semblable à lui-même, comme la plupart des gens. J'ai fait mes adieux à l'amie russe qui part se reposer à la campagne ; nouvelle petite tragédie pour changer ; elle devrait rejouer Les Mouches dans deux mois, et déjà s'en tourne les sangs. [...]

J'ai dîné avec son mari, Bost, le jeune auteur du Dernier des métiers. Sur une avenue de Montmartre s'étendait une vaste fête foraine ; par ce morne soir gris les scenic railways, les trains magiques, les loteries, les bateleurs exhalaient un désenchantement qui m'a profondément touchée. C'est Bost, le jeune homme avec qui je couchais depuis de nombreuses années avant de vous connaître, mais j'ai cessé l'année dernière à mon retour de New York pour la raison que vous savez. Cette histoire n'avait plus la même importance qu'autrefois, et donc y mettre un terme non plus, c'est pourquoi je ne vous en ai pas soufflé mot. Nous sommes restés intimes et comme il n'est pas très heureux en ce moment dans ses affaires d'amour, car être marié à une femme telle que la sienne constitue un sérieux obstacle aux affaires d'amour, une certaine mélancolie teintait notre soirée. Et puis, lorsque j'ai arrêté les choses entre nous, ça ne l'a pas fâché, certes, il savait que je ne l'aimais plus d'amour, cependant ça ne lui a pas été agréable et un certain malaise persiste. Si je vous raconte ça, c'est que vous m'avez demandé de vous dire ce qui se passe dans ma tête insensée et que je veux que vous en sachiez le plus possible sur moi.

Pour vous, je pourrais renoncer à beaucoup plus qu'à un ravissant jeune homme, vous savez, je pourrais renoncer à la plupart des choses ; en revanche je ne serais pas la Simone qui vous plaît, si je pouvais renoncer à ma vie avec Sartre, je serais une sale créature, une traîtresse, une égoïste. Cela, je veux que vous le sachiez, quoi que vous décidiez dans l'avenir : ce n'est pas par manque d'amour que je ne peux rester vivre avec vous. Et même je suis sûre que vous quitter est plus dur pour moi que pour vous, que vous me manquez de façon plus douloureuse que je ne vous manque ; je ne pourrais vous aimer davantage, vous désirer davantage, vous ne pourriez me manquer davantage. Peut-être le savez-vous. Mais ce que vous devez savoir aussi, tout prétentieux que ça puisse paraître de ma part, c'est à quel point Sartre a besoin de moi.

Extérieurement il est très isolé, intérieurement très tourmenté, très troublé, et je suis sa seule véritable amie, la seule qui le comprenne vraiment, l'aide vraiment, travaille avec lui, lui apporte paix et équilibre. Depuis presque vingt ans il a tout fait pour moi, il m'a aidée à vivre, à me trouver moi-même, il a sacrifié dans mon intérêt des tas de choses. A présent, depuis quatre, cinq ans, est venu le moment où je suis en mesure de lui rendre la réciproque de ce qu'il a fait pour moi, où à mon tour je peux l'aider, lui qui m'a tellement aidée. Jamais je ne pourrais l'abandonner. Le quitter pendant des périodes plus ou moins longues, oui, mais pas engager ma vie entière avec quelqu'un d'autre. Je déteste reparler de ça. Je sais que je suis en danger - en danger de vous perdre - et je sais ce que vous perdre représenterait pour moi.

Résultat de recherche d'images pour "simone de beauvoir citation espoir"

Vous devez comprendre, Nelson, je dois être sûre que vous comprenez bien la vérité : je serais heureuse de passer jours et nuits avec vous jusqu'à ma mort, à Chicago, à Paris ou à Chichicastenango, il est impossible de ressentir plus d'amour que je n'en ressens pour vous, amour du corps, du cœur et de l'âme. Mais je préférerais mourir plutôt que de causer un mal profond, un tort irréparable à quelqu'un qui a tout fait pour mon bonheur. Croyez-moi, mourir me révolterait, or vous perdre, l'idée de vous perdre, me paraît aussi intolérable que celle de mourir. Peut-être pensez-vous que voilà bien des histoires, mais pour moi ma vie est essentielle, notre amour est essentiel, ça vaut la peine d'en faire une histoire. Et puisque vous me demandez ce que je pense, et que je me sens en grande confiance avec vous, je vous dis tout ce dont mon cœur est plein. Maintenant, au lit, non sans vous embrasser - un amoureux, amoureux baiser.

S. De Beauvoir

11 mai 2018

Lettre de Charles Baudelaire à Gustave Flaubert

Tous deux nés la même année, Gustave Flaubert (12 décembre 1821-8 mai 1880) et Charles Baudelaire (9 avril 1821-31 août 1867), deux géants de la littérature, ont vu leur chemin se croiser à plusieurs reprises, en témoigne cette lettre.

"Vous me dites que je travaille beaucoup. 
Est-ce une cruelle moquerie ?"

26 juin 1840

Mon cher Flaubert,

Je vous remercie bien vivement de votre excellente lettre. J’ai été frappé de votre observation, et étant descendu très sincèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que de tout temps j’ai été obsédé par l’impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme sans l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante extérieure à lui. – Voilà un gros aveu dont tout le 19e siècle conjuré ne me fera pas rougir. – Remarquez bien que je ne renonce pas au plaisir de changer d’idée ou de me contredire.

— Un de ces jours, si vous le permettez, en allant à Honfleur, je m’arrêterai à Rouen ; mais comme je présume que vous êtes semblable à moi et que vous haïssez les surprises, je vous préviendrai quelque temps d’avance.

— Vous me dites que je travaille beaucoup. Est-ce une cruelle moquerie ? Bien des gens, sans me compter, trouvent que je ne fais pas grand chose.

Travailler, c’est travailler sans cesse ; c’est n’avoir plus de sens, plus de rêverie ; et c’est une pure volonté toujours en mouvement. J’y arriverai peut-être.

Tout à vous Votre ami bien dévoué.

CH. BAUDELAIRE

4 mai 2018

"Cher Wikipedia", une lettre ouverte de Philip Roth

Capture d’écran de la lettre ouverte de Philip Roth - NewYorker.com Philip Roth n’en est pas revenu. Le célèbre écrivain américain (« Portnoy et son complexe », « Opération Shylock »...) a voulu rectifier une information. Alerté par une information erronée publiée dans Wikipédia au sujet d’un de ses romans, Philip Roth adresse un courrier aux administrateurs du site, espérant correction. Face au refus qu’il se voit notifier, le romancier procède alors à une mise au point par voie de presse. Sans colère aucune, mais empreint d’une douce ironie, il démêle le vrai du faux : exposant sa vérité, il rappelle que le métier d’écrivain, quand bien même se réfère-t-il au réel, réside dans l’art de manipuler les apparences. L’illusion est la chair du roman.

Résultat de recherche d'images pour "philip roth"
« Vous n’êtes pas une source crédible sur vous-même »


Cher(e) Wikipédia,

Je suis Philip Roth. J’ai récemment eu des raisons de lire pour la première fois l’entrée de Wikipédia portant sur mon roman intitulé La Tache. Cette entrée comporte une affirmation inexacte que j’aimerais vous demander de retirer. Cet élément est parvenu à Wikipédia non depuis la sphère de la véracité mais depuis celle du bavardage des commères du milieu littéraire – il n’y a dedans aucune vérité.

Cependant, il y a peu de temps, lorsque j’ai sollicité la suppression de cette erreur et de deux autres auprès d’un représentant officiel de Wikipédia, celui-ci s’est vu répondre par “l’administrateur de Wikipédia en anglais” – dans une lettre datée du 25 août à lui adressée – que moi, Roth, je n’étais pas une source crédible : “Je comprends que, selon vous, l’auteur est l’autorité suprême en ce qui concerne son propre travail, écrit l’administrateur de Wikipédia, mais il nous faut des sources secondaires.”

“An Open Letter to Wikipedia” a été traduit de l’anglais (États-Unis) par Lazare Bitoun et Laura Brimo Evin. Il a paru pour la première fois dans le New Yorker en septembre 2012. © Philip Roth, 2012





France Info:https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-histoire-du-jour/philip-roth-contre-wikipedia_1737797.html

19 mars 2018

Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Résultat de recherche d'images pour "rainer maria rilke lettres à un jeune poète"


Résumé et contexte :


A partir de 1903 s'engage une correspondance entre Franz Xaver Kappus, élève de l'Ecole militaire de Sankt-Poelten, et Rainer Maria Rilke, ancien élève de cette même école et déjà poète. Rilke n'écrira que dix lettres... mais quelles lettres ! De 1903 à 1908, ce sont les voyages et la faible santé du poète que nous suivons avec la lecture de ces dix lettres, adressées à "un jeune poète". Ce jeune poète, c'est Kappus ; mais c'est surtout le jeune poète Rilke qui s'écrit et semble se parler à lui-même, tel qu'il ressent cet état d'être poète, tel qu'il ressent le monde qui l'entoure, et tel qu'il pressent ce monde suivant ses visions.

Un guide spirituel s'ouvre avec ce recueil de lettres où Rilke pose ses premières impressions concernant le devoir de poésie : " Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ... Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : "Suis-je vraiment contraint d'écrire ... "( Lettres à un jeune poète, Grasset, 1937, p. 23). Comme dans ses lettres adressées à Rodin, Rilke déborde de respect et de prévenance à l'égard de l'autre, signant d'un simple et profond " Dévouement et sympathie ", à un bref et pur " Vôtre " et " Toujours vôtre ". Le plaisir qu'a Rilke de recevoir des nouvelles de Kappus fait pendant à la profonde sincérité avec laquelle Rilke veut répondre à la confiance que ce jeune disciple lui accorde. Rilke apparaît dans ces lettres comme un sage, un poète d'expérience, des expériences qui se donnent à travers les conseils de lectures qui ont marqué Rilke, et la sensibilité de la lecture qu'il privilégie envers et contre la critique, " les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être justes envers elles "( p. 35). Ce qui est admirable c'est le caractère visionnaire de Rilke, notamment lors des nombreuses réflexions sur l'infinie profondeur créatrice de la solitude ; selon Rilke, cette solitude est une nécessité qui contraint à l'écriture comparée avec force à un accouchement. Lorsqu'il en vient à parler de la femme suivant les modes vestimentaires masculines, voulant échapper à la condition sociale qu'on lui a imposée, pour aller vers une humanité différente, fondée sur les valeurs de reconnaissance - portant sur les nominations même de " jeune fille " et de " femme " - et de progrès social, Rilke fait preuve de la même admirable perception des choses.

Une profonde unité de pensée marque l'ensemble de ces lettres, parce qu'elles sont toutes écrites en solitude, comme si à l'écriture " une seule chose [était] nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure " (p. 56). 'est certainement ce qui fait la singularité de ces lettres qui manifestent à la fois une simple communication d'un homme à un autre, mais aussi une solitude qui semble essentielle au poète, même à l'écriture de ces lettres adressées à Kappus. Ce qui est particulièrement remarquable, c'est la simplicité des sentiments et l'analyse sensible qu'en fait Rilke. A la lecture de ces lettres, une profonde solitude partagée nous envahit et nous fait mesurer combien la perspective humaine semble importante pour Rilke. Il donne une portée universelle à ses propos, se basant sur des observations personnelles et des intuitions justes.

Et toutes ces réflexions sont données à un autre poète pour qu'il s'en serve lui-même, pour aborder les obstacles sur la voie qu'il a choisie, pour l'aider à améliorer son travail et à dépasser les moments de doutes dont il lui fait part. " Votre doute lui-même peut devenir une chose bonne si vous en faites l'éducation : il doit se transformer en objet de connaissance et de choix.[…] Un jour viendra où ce destructeur sera devenu l'un de vos meilleurs artisans, - le plus intelligent peut-être de ceux qui travaillent à la construction de votre vie. "(p. 87.)

Les pages citées font référence aux Éditions Grasset, 1937.




Extraits de Lettres à une jeune poète : 



 [...] Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personnalité s'affirmera, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres...







Paris, le 17 février 1903


Cher Monsieur,

Votre lettre vient à peine de me parvenir. Je tiens à vous en remercier pour sa précieuse et large confiance. Je ne peux guère plus. Je n’entrerai pas dans la manière de vos vers, toute préoccupation critique m’étant étrangère. D’ailleurs, pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

Ceci dit, je ne puis qu’ajouter que vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. Ils n’en contiennent pas moins des germes de personnalité, mais timides et encore recouverts. Je l’ai senti surtout dans votre dernier poème : « Mon âme ». Là quelque chose de propre veut trouver issue et forme. Et tout au long du beau poème « À Léopardi » monte une sorte de parenté avec ce prince, ce solitaire. Néanmoins, vos poèmes n’ont pas d’existence propre, d’indépendance, pas même le dernier, pas même celui à Léopardi. Votre bonne lettre qui les accompagnait n’a pas manqué de m’expliquer mainte insuffisance, que j’avais sentie en vous lisant, sans toutefois qu’il me fût possible de lui donner un nom.

"Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire  ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Evitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. 
(...) 
Il se pourrait qu’après cette descente en vous-même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. 
(...)

Dévouement et sympathie".

Rainer Maria Rilke





Lettre VII

(...) Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’oeuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur coeur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir (zu horchen und zu hämmern Tag und Nacht). Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l’homme en est peut-être encore incapable. Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même appeler leur bonheur ? Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion. Il ne lui reste plus qu’à trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. Nulle région humaine n’est aussi riche de conventions que celle-là. Canots, bouées, ceintures de sauvetage, la société offre là tous les moyens d’échapper. Enclins à ne voir dans l’amour qu’un plaisir, les hommes l’ont rendu d’accès facile, bon marché, sans risques, comme un plaisir de foire. Combien d’êtres jeunes ne savent pas aimer, combien se bornent à se livrer comme on le fait couramment (bien sûr, la moyenne en restera toujours là) et qui ploient sous leur erreur ! Ils cherchent par leurs propres moyens à rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés.

Leur nature leur dit bien que les choses de l’amour, moins encore que d’autres, importantes aussi, ne peuvent être résolues suivant tel ou tel principe, valant dans tous les cas. Ils sentent bien que c’est là une question qui se pose d’être à être, et qu’il y faut, pour chaque cas, une réponse unique, étroitement personnelle. Mais comment, s’ils se sont déjà confondus, dans la précipitation de leur étreinte, s’ils ont perdu ce qui leur est propre, trouveraient-ils en eux-mêmes un chemin pour échapper à cet abîme où a sombré leur solitude ?






"Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Etre seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elle font. S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être prêt des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d’événements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien".

Résultat de recherche d'images pour "rainer maria rilke signature"