25 août 2018

BLACKKKLANSMAN - J'ai infiltré le Ku Klux Klan, Spike Lee (2018)

Synopsis et détails :


Résultat de recherche d'images pour "blackkklansman"Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l'histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions.



En se faisant passer pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d'en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le "Grand Wizard" du Klan, David Duke, enchanté par l'engagement de Ron en faveur d'une Amérique blanche. Tandis que l'enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste et apprend ainsi qu'une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman font équipe pour neutraliser le Klan dont le véritable objectif est d'aseptiser son discours ultra-violent pour séduire ainsi le plus grand nombre. Sachez que cette intrigue ne manque pas d'humour malgré la tragédie de la situation !

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Date de sortie: 22 août 2018 (2h 16min)
De: Spike Lee (R.E.S.P.E.C.T !)
Avec: John David Washington, Adam Driver, Topher Grace, etc
Genres: Biopic, Comédie, Policier
Nationalité: Américain

Bande-annonce : 



BLACKKKLANSMAN : Soundtrack



Playlist complète à retrouver également sur Spotify:https://open.spotify.com/user/g0u1d1e1/playlist/44dODinhBz574Q4uL3Z1j0

Critiques : 



"Au casting, on retrouve Harry Belafonte, un acteur, chanteur et militant. Dans les années 1950 et 1960, il est le premier acteur noir à lutter pour les droits civiques et devient le confident de Martin Luther King Jr. Dans BlacKkKlansman, il joue un militant âgé qui, lors d’une conférence avec une association étudiante du Black Power, raconte le lynchage de Jesse Washington.

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Pour se rapprocher au maximum des faits réels, le film s’est aidé d’un article écrit par W.E.B. Du Bois, un militant de l’époque, qui avait publié, en juillet 1916, un compte rendu des événements long de huit pages dans le journal mensuel de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP), The Crisis. Slate l’a récemment repris :

"De grandes masses d’humanité se précipitaient le plus vite possible dans les rues de la ville pour être présentes sur le pont au moment où la pendaison aurait lieu, mais quand on apprit que le Nègre serait emmené sur la pelouse de la mairie, une foule d’hommes, de femmes et d’enfants s’est dirigée vers cette pelouse.

Au moment où le corps allait être brûlé, les gens voulaient montrer leur engagement et se sont mis à frapper le Nègre avec tout ce qu’ils trouvaient, certains l’ont frappé avec des pelles, des briques et des bâtons, d’autres l’ont poignardé alors qu’il était pendu. Son corps était rouge, le sang de ses nombreuses blessures avait recouvert son corps de la tête aux pieds."

À l’occasion de la 71e édition du Festival de Cannes, où le long-métrage a remporté le Grand Prix en mai dernier, Spike Lee confiait qu’il n’était pas sûr qu’Harry Belafonte puisse figurer dans le film. "À 91 ans, il nous a fait cet honneur", a-t-il ajouté, comme le rapporte AlloCiné".



Quelques mots de la Note blanche : 


Ce film met la lumière sur le suprématisme blanc et sur la réaction des activistes connus sous le nom de Black Panthers. L'histoire, inspirée sur des faits réels, se passe dans les années 70. Cependant, même si le monde se fait plus discret ou je dirai même, plus insidieux dans ses propos, le racisme  perdure. La lutte pour l'égalité des droits est très loin d'être terminée. Vous le savez, nous le savons tous. Les dernières images du film de Spike Lee nous montre la violence meurtrière de la manifestation d'août 2017 qui eu lieu à Charlottesville. Souvenez-vous des paroles de Donald Trump : "« J’ai regardé de très près, de beaucoup plus près que la plupart des gens. Vous aviez un groupe d’un côté qui était agressif. Et vous aviez un groupe de l’autre côté qui était aussi très violent. Personne ne veut le dire. Que dire de l’“alt-left” qui a attaqué l’“alt-right” [terme revendiqué par l’extrême droite] comme vous dites ? N’ont-ils pas une part de responsabilité ? » ; "Les propos présidentiels ont été immédiatement salués par David Duke, un ancien dirigeant du Ku Klux Klan, qui était présent à Charlottesville samedi. «Merci, président Trump, pour votre honnêteté et votre courage »,a-t-il écrit sur Twitter, louant le locataire de la Maison Blanche d’avoir «dit la vérité» et dénoncé«lesterroristesdegauche».(Articlesource:https://www.lemonde.fr/donaldtrump/article/2017/08/15/charlottesville-trump-fait-marche-arriere-et-reaffirme-que-les-torts-sont-partages_5172716_4853715.html

David Duke,  homme politique des États-Unis, promoteur de théories racistes, militant de la suprématie blanche et d'un « nationalisme blanc », a accordé son soutien tout au long de la campagne de Trump et a grassement remercié le speech du président Trump lors des manifestions de Charlottesville ... Nous devons rester à l'écoute, ouvrons les yeux, ne restons pas aveugle face à la haine raciale car l'Histoire du suprématisme blanc n'est pas terminé.  La Note blanche

22 août 2018

Rest in peace : Quatre leçons de vie d'Aretha Franklin à travers ses meilleures chansons

"Tout le monde veut le respect, tout le monde a besoin de respect. Les plus jeunes comme les plus âgés, les hommes, les femmes (...) et nous voulons tous être valorisés"

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Baptisée "The Queen of Soul" ou encore "Lady Soul", Aretha Franklin est une voix emblématique de la communauté musicale noire américaine. Elle a vendu plus de 75 millions de disques et reste aujourd'hui l'artiste féminine ayant vendu le plus de disques vinyles de tous les temps. Le père d’Aretha est pasteur et c’est tout naturellement qu’elle rejoint avec ses deux sœurs la chorale de la paroisse. Bercée par le gospel, Aretha enregistre à seulement quatorze ans The Gospel Soul of Aretha Franklin, un premier disque dans lequel elle s’accompagne au piano. Au début des années 60, elle s’installe à New York et travaille avec le label Columbia sans grand succès. Elle commence à se faire remarquer en 1967, lorsqu’elle s’associe avec deux producteurs - Arif Mardin et Jerry Wexler – qui lui permettent d’enregistrer sur le label Atlantic ses premiers grands tubes : I Never Loved a Man, Respect, Chain of Fools, I Say a Little Prayer ou encore Think. S’en suit une production constante pendant cinq ans.



Le début des années 1970 se poursuit sur un rythme équivalent et c’est durant cette période qu’elle enregistre ce que beaucoup considèrent comme l’un de ses albums les plus aboutis, Aretha Live at Fillmore West. Les années 80 voient la parution d’albums plus standardisés mais sa popularité ne faiblit pas : Aretha Franklin devient ainsi la première femme à rejoindre le Rock and Roll Hall of Fame, véritable panthéon du rock américain. Après plusieurs collaborations avec des artistes comme George Michael, Elton John ou encore Whitney Houston, elle fait paraître A Rose Is Still a Rose en 1998, un album davantage orienté vers le rap et le hip-hop. Puis, Aretha Franklin se fait plus rare sur scène : on peut néanmoins la voir aux côtés de Celine Dion, Mariah Carey, Gloria Estefan et Shania Twain lors du concert caritatif Divas Live 1998, ou interprétant l’hymne national à l’occasion de la finale du Super Bowl en 2006. Plus récemment, elle a chanté pour l’investiture du président Barack Obama.

ARETHA FRANKLIN - "Respect", "Think", (You Make Me Feel Like) "A Natural woman". Non seulement ces morceaux sont agréablement entêtants mais en plus, ils ont beaucoup à nous dire. À travers ses plus grands tubes, Aretha Franklin, décédée ce jeudi 16 août, nous a donné de nombreuses leçons de vie.

"Tout le monde veut le respect, tout le monde a besoin de respect. Les plus jeunes comme les plus âgés, les hommes, les femmes (...) et nous voulons tous être valorisés", expliquait Aretha Franklin en 2008 à propos de l'un de ses plus grands tubes planétaires, "Respect".


Même si à l'origine, ce morceau écrit par Otis Redding n'était pas l'hymne féministe qu'il est devenu, "Respect" est aujourd'hui un véritable hymne pour toutes les femmes et un symbole de revendication d'égalité. "Tout ce que je demande, c'est un peu de respect quand tu rentres à la maison", chantait Aretha Franklin. Cinquante ans plus tard, certains feraient toujours bien d'apprendre la leçon.



Il faut apprendre à penser par soi-même


"You better think, think about what you're doing to do to me", lançait la reine de la soul dans le morceau "Think", sorti en 1968, un an après "Respect". Des mots qui peuvent d'abord être compris comme ceux d'une femme à celui qui flirte avec elle, le prévenant de réfléchir aux conséquences à long terme de ses actes.

Mais comme le souligne Rolling Stone, "Think" est devenu un hymne politique. "Les jeunes gens disaient à l'ordre établi par le contexte de guerre de réfléchir à ce qu'ils faisaient. L'Amérique noire disait à l'Amérique blanche de réfléchir à ce qu'ils faisaient. La chanson parlait à tout le monde", analyse le producteur Jerry Wexler.

"Let your mind go, let yourself be free", concluait un couplet Aretha Franklin, comme pour dire qu'il fallait se libérer des carcans, quels qu'ils soient, et penser par soi-même.

L'amour peut transformer une vie 


"Jusqu'au jour où je t'ai rencontré, ma vie était rude, mais tu es la clé de la paix dans mon esprit (...) Quand mon âme était aux objets trouvés, tu es venu la récupérer, je ne savais pas ce qui n'allait pas avec moi jusqu'à ce que ton baiser m'aide à le savoir, maintenant je ne doute plus de ce pourquoi je vis, et si je te rends heureux, je n'ai pas besoin de plus". Une raison de vivre, peut-être même de sortir d'une dépression, quelle que soit la signification exacte de ces paroles, elle chante un hymne à l'amour.


Les paroles de "(You Make Me Feel Like) A Natural Woman", profondément positives, montrent sans aucun doute à quel point l'amour peut être une véritable force et même sauver quelqu'un. Alors que bon nombre des chansons d'Aretha Franklin évoquent la souffrance en amour, ici cet amour est décrit comme un puissant levier pour se sentir vivant.

L'amitié est une source de réconfort


Un peu moins connue que d'autres chansons de la reine de la soul, "Bridge Over Troubled Water" a été écrite par Simon and Garfunkel. "Si tu as besoin d'un ami, je navigue juste derrière, comme un pont sur de l'eau trouble. J'apaiserai ton esprit, comme un pont sur l'eau trouble", chantait Aretha Franklin.


Elle peut être perçue comme un réconfortant hymne religieux, mais certaines paroles tendent aussi à montrer à quel point l'amitié est une source de réconfort, à quel point un ami est "le pont sur l'eau trouble" quand on a besoin d'être réconforté, tiré vers le haut.

Aretha Franklin en 6 dates :


  • 1956 : Signe son premier disque à seulement quatorze ans.

  • 1971 : Sortie de l’album Aretha Live at Fillmore West.

  • 1987 : Devient la première femme à être honorée par le Rock and Roll Hall of Fame.

  • 1994 : Se voit attribuer un Grammy Award pour l’ensemble de sa carrière.

  • 2009 : Chante à la cérémonie d’investiture du nouveau président des Etats-Unis Barack Obama.

  • 2014 : Donne un concert au festival de Jazz de Montréal.

Aretha Franklin en 6 enregistrements :


  • 1956 : The Gospel Soul of Aretha Franklin

  • 1967 : I Never Loved a Man (The Way I Love You)

  • 1973 : Hey Now Hey (The Other Side of the Sky)

  • 1989 : Through the Storm

  • 1998 : A Rose Is Still a Rose

  • 2010 : A Woman Falling Out of Love

France Culture, émission spéciale Aretha Franklin en podcast:https://www.franceculture.fr/emissions/emission-speciale-aretha-franklin

Rédigée par Marine Le Breton, Huffpost, le 16/08/2018 & par la Note blanche

2 août 2018

La Musique d'Eric Zann de H. P Lovecraft (1928)

La Musique d'Eric Zann, extrait du recueil de nouvelles Je suis d'ailleurs, rédigé en 1928 par H. P Lovecraft. 


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Résumé :


Rencontrant des difficultés financières, un jeune étudiant d'université se voit contraint de se loger au seul endroit où ses maigres moyens le lui permettent. Dans une partie étrange de la ville où il n'avait encore jamais été auparavant, « la rue d'Auseil », il trouve un appartement dans un immeuble presque vide. L'un des rares locataires du lieu est Erich Zann, un vieil homme d'origine allemande, qui est muet et joue de la viole dans un orchestre local. Il vit à l'étage supérieur, et lorsqu'il est seul, la nuit, il joue d'étranges mélodies jamais entendues auparavant. Au fil du temps, le jeune homme gagne la confiance de Zann et apprend ses secrets: le vieil homme a découvert des mélodies et des rythmes d'une nature plus qu'étrangère à notre monde. Zann joue sa musique pour garder d'étranges créatures invisibles éloignées de sa fenêtre qui semble s'ouvrir sur un sombre abîme, probablement une autre dimension.

Éternelles clés du fantastique : cette maison dont un soir on s'est enfui, où pourtant on a habité, et qu'on ne sait retrouver dans la ville... Et comment une musique peut vous dévorer l'âme, dévorer réellement l'âme de celui qui la joue. Sur un thème directement venu de Hoffmann, la force de Lovecraft est de nous faire partager son imaginaire de la ville (Providence), sa hantise de la nuit. Mais ne jamais oublier que lui-même enfant étudia la violon, et que lorsqu'il veut parler construction de récit, fascination d'une histoire, construction technique d'un récit, c'est toujours à l'art du violon qu'il emprunte ses images.

Extrait :


J’ai examiné des plans de la ville avec le plus grand soin, et pourtant, je n’ai jamais pu retrouver la rue d’Auseil. Je n’ai pas seulement parcouru des cartes récentes, car je sais que les noms de rues changent avec le temps. Je me suis au contraire plongé dans l’histoire de ces lieux, et j’ai exploré chaque recoin dont le nom aurait pu rappeler celui de la rue d’Auseil. Malgré tous mes efforts, je garde un souvenir amer de n’avoir pas su retrouver la maison, la rue, ni même le quartier où, sans le sou, j’ai habité pendant mes derniers derniers mois d’études de métaphysique à l’université. C’est dans la rue d’Auseil que j’ai entendu la musique d’Erich Zann.

Je me doute bien que ma mémoire est défaillante ; car dans cette période, ma santé physique et mentale a été gravement perturbée, et parmi les quelques connaissances que je me suis faites, aucune n’habitait la rue d’Auseil. Cette rue était à une demi-heure à pied de l’université, et toute personne y étant passée pourrait la reconnaître entre toutes par ses particularités. Il est d’autant plus déconcertant et singulier ne pas pouvoir retrouver ce lieu. D’ailleurs, aucune des personnes que j’ai rencontrées ne connaissait la rue d’Auseil.

La rue d’Auseil était traversée par une sombre rivière, encadrée par des entrepôts de brique aux fenêtres ternes, et qu’enjambait un pont de pierre noire. L’atmosphère était toujours sombre autour de cette rivière, comme si la fumée des usines formait un écran pour cacher le soleil. La rivière charriait des relents immondes ; je n’ai jamais senti une telle puanteur. Si je retournais là-bas, je reconnaitrais tout de suite cet endroit à son odeur. De l’autre côté du pont, des rails longeaient les pavés, et puis la rue suivait une pente douce, pour finir dans une montée abrupte.

Je n’ai jamais vu une rue aussi pentue et étroite que celle-ci. C’était presque une falaise, inaccessible à tous les véhicules, qui prenait parfois la forme d’un escalier et finissait par un grand mur couvert de lierre. Son revêtement irrégulier était fait de dalles de pierre et de pavés ; ici et là on trouvait des portions de terre, où vivotait une végétation grisâtre. De grandes et vieilles maisons, aux toits pointus, se tenaient là. Par je ne sais quelle folie, elles étaient penchées en avant, en arrière, ou sur les côtés. Parfois deux maisons en vis-à-vis se penchaient l’une vers l’autre, et formaient presque une arche au-dessus de la rue, qui restait à moitié dans la pénombre. Quelques passerelles passaient même au dessus de la rue d’une maison à l’autre.

Les habitants de cette rue m’impressionnaient particulièrement. Je ne savais pas pourquoi, mais je pensais au départ que c’était à cause de leur silence, de leur timidité. Plus tard, j’expliquai cela par leur grand âge. Je ne sais plus ce qui m’a amené à habiter dans cette rue, en tout cas, je n’étais plus moi-même à ce moment-là. J’avais l’habitude de vivre dans des quartiers pauvres, dont je me faisais expulser par manque d’argent. Mais un jour, je me suis fixé dans cette maison branlante de la rue d’Auseil, tenue par un paralytique nommé Blandot. C’était la troisième maison depuis le haut de la rue, et la plus haute de toutes.

Ma chambre était la seule à être occupée au cinquième étage, d’ailleurs la maison était presque vide. Dès la première nuit, j’entendis une étrange musique dans la mansarde juste au-dessus. J’interrogeai Blandot le lendemain, et il m’indiqua que le musicien était un vieux violoniste allemand, du nom d’Erich Zann. L’homme était sourd et jouait le soir dans un orchestre de théâtre médiocre. Selon Blandot, le vieillard avait choisi cette grande mansarde isolée car il pourrait y jouer de la musique en pleine nuit. De plus, la fenêtre de cette mansarde était la seule où l’on pouvait voir le paysage au delà du mur qui délimitait la rue d’Auseil.

Par la suite, j’entendais la musique d’Erich Zann. J’étais habité par cette musique bizarre qui me tenait éveillé. Je n’étais pourtant pas musicien, mais j’étais sûr que ses harmonies n’avaient aucun rapport avec les mélodies que je connaissais. J’en conclus qu’il composait avec un génie absolument original. Plus j’écoutais, plus j’étais fasciné. Un jour, n’y tenant plus, j’ai décidé de faire la connaissance de ce vieil homme.

Un soir, alors qu’il rentrait, j’apostrophai Zann dans le couloir et lui dis que j’aimerais faire sa connaissance et le voir jouer. C’était un petit homme maigre, voûté et vêtu d’habits usés. Il avait les yeux bleus, un visage de faune grotesque et une calvitie avancée. Je lisais dans ses yeux à la fois la crainte et la colère, mais mon amabilité l’adoucit quelque peu et, à contre-cœur, il me fit signe de le suivre dans l’escalier grinçant, branlant et sombre. Deux chambres avaient été aménagées dans les combles, la sienne donnait vers l’ouest, du côté du grand mur au bout de la rue. Cette chambre paraissait vaste, d’autant plus grande qu’elle était négligée et presque vide. Il n’y avait que quelques meubles : un lit en fer, un lavabo miteux, une petite table, une grande bibliothèque, un pupitre en fer et trois chaises d’un autre temps. Quelques tas de partitions trainaient sur le sol. Les murs de planche n’avaient sans doute jamais été recouvert de plâtres. On aurait cru que cette pièce était abandonnée en voyant la poussière et les toiles d’araignée. Le monde de beauté d’Erich Zann se cachait apparemment dans les lointains cosmos de l’imagination.

L’homme fit signe de m’asseoir, il ferma la porte, tourna la grande serrure en bois et alluma une bougie, en plus de celle qu’il avait apportée avec lui. Il sortit son violon de son étui mité, et il s’assit pour jouer sur la chaise la plus inconfortable des trois. Il n’employait pas son pupitre, mais, sans me laisser le choix et jouant de tête, il m’enchanta pendant plus plus d’une heure avec des morceaux que je n’avais entendus auparavant, et qu’il devait tirer de sa propre invention. À qui n’est pas versé dans la musique, il est impossible de décrire ces mélodies. Elles formaient une sorte de fugue avec des airs récurrents des plus mémorables, mais je notais avant tout l’absence des notes bizarres que j’avais entendues auparavant depuis ma chambre.

J’avais mémorisé ces notes obsédantes, je les sifflotais et les marmonnais souvent à moi-même, sans en être vraiment sûr. Quand le musicien posa finalement son archet, je lui demandai s’il pouvait les jouer devant moi. Dès mes premiers mots, le visage de satyre ridé d’Erich Zann perdit le calme ennuyé qu’il affichait en jouant, et je revis le curieux mélange de crainte et de colère qu’il avait montré quand je l’avais interpelé. Un moment, j’essayai de le persuader, car je prenais à la légère ses caprices de vieillard ; je me risquai même à exciter son tempérament lunatique en sifflant quelques notes que j’avais entendu la nuit dernière. Je ne pus continuer bien longtemps. Dès que le musicien sourd reconnut l’air, son expression changea inexplicablement pour montrer une visage tordu et maussade. Mon imitation maladroite s’arrêta quand il posa sa main longue, froide et osseuse sur ma bouche pour me faire taire. Il fixa ensuite un regard étonné sur la fenêtre solitaire masquée par un rideau, comme s’il redoutait de voir arriver un intrus. Son attitude était doublement absurde, car sa mansarde s’élevait haute et inaccessible au dessus des toits du voisinage. À ce que le concierge m’avait dit, cette fenêtre était la seule de la rue en pente d’où on pouvait voir au delà du mur au sommet de la rue d’Auseil.


La remarque de Blandot me revint à l’esprit en voyant le regard du vieillard, et il me vint le caprice de regarder, à travers cette fenêtre, le large et étourdissant panorama dont seul ce musicien grincheux, parmi tous les habitants de la Rue d’Auseil, pouvait profiter. J’imaginais, au delà de la colline, les lumières de la ville et les maisons au clair de lune. Je m’approchai de la fenêtre dans l’intention d’écarter les rideaux banals qui la couvraient, quand mon voisin sourd me saisit avec une fureur que je n’avais encore pas vue chez lui ; cette fois, il me montrait la porte avec sa tête tout en me trainant en arrière de ses deux mains. Comme l’attitude de mon hôte me choquait clairement, je lui ordonnai de me lâcher, en indiquant que je partais sur le champ. Il desserra son étreinte et, comme il vit que j’étais choqué et courroucé, sa colère sembla s’apaiser. Il m’agrippa de nouveau, mais cette fois d’une manière plus amicale, pour me faire asseoir sur une chaise. Il s’installa lui-même sur la table en désordre, saisit un crayon et mit du temps à écrire un message dans son français laborieux.


Le papier qu’il me tendit m’incitait au pardon et à la tolérance. Zann se présentait comme un vieillard solitaire, souffrant de peurs bizarres et de troubles nerveux, qui étaient liés à sa musique et à d’autres choses encore. Il appréciait que je vienne l’écouter jouer, il souhaitait que je revienne et que je pardonne des excentricités. Cependant, il ne pouvait jouer ses mélodies bizarres devant personne, ni ne supportait que d’autres les reprennent. Il ne tolérait pas non plus qu’on touche aux affaires qu’il avait dans sa chambre. Jusqu’à notre conversation dans le couloir, il n’avait pas réalisé que je pouvais l’écouter jouer depuis ma chambre. Il me priait de m’arranger avec Blandot pour trouver une chambre dans un étage inférieur où je ne l’entendrais plus jouer la nuit. Il était même prêt, écrivait-il, à me rembourser les frais supplémentaires.

En déchiffrant son français exécrable, je me pris de clémence pour le vieil home. Il semblait vraiment souffrir, physiquement et nerveusement, tout comme moi ; mes études de métaphysique m’avaient appris la bonté. Un léger bruit se fit entendre depuis la fenêtre — les volets devaient grincer au vent nocturne, et pourtant je frissonnais d’un coup, tout comme Erich Zann. Ayant fini ma lecture, je serrai la main de mon hôte, et pris congé en ami.

Le lendemain, Blandot m’installa dans une chambre plus chère du troisième étage, entre l’appartement d’un vieil usurier et la chambre d’un respectable tapissier. Le quatrième étage était vide.

Je ne mis pas longtemps à comprendre que Zann ne recherchait pas autant ma compagnie qu’il ne l’avait dit ce soir là, alors qu’il m’invitait quitter le cinquième étage que j’occupais au début. Il ne n’invita pas chez lui, et quand je lui rendis visite, il avait l’air gêné et joua de sa musique distraitement. Je ne l’appréciais pas plus qu’auparavant, mais sa mansarde et son étrange musique continuaient de me fasciner. J’avais le curieux désir de regarder à travers cette fenêtre, pour voir les pentes au delà du mur et les toits brillants qui s’étendaient dans la ville. Une fois je montai à la mansarde alors qu’il travaillait, à l’heure du spectacle, mais la porte était fermée.


H.P Lovecraft

Lettre de George Sand à propos de Chopin

George Sand (1er juillet 1804 – 8 juin 1876) romancière et écrivaine vécut durant sa riche vie de nombreuses relations amoureuses qui donnèrent lieu à des correspondances passionnées et passionnantes. Éprise d’un enfant terrible du siècle,  Chopin, ils partent en voyage à Majorque où la santé du musicien se détériore : il souffre d’une tuberculose. De retour entre Nohant et Paris, Chopin devient un amant tyrannique et les malentendus se multiplient. Les orages éclatent sur fond de discordes familiales, et cette lettre, envoyée à un très bon ami du couple, Gryzmala, reflète fidèlement le déclin d’un amour passionné. 

"Il y a sept ans que je vis comme une vierge 
avec lui"

12 mai 1848

Le mal qui ronge ce pauvre être [Chopin] au moral et au physique me tue depuis longtemps, et je le vois s’en aller sans avoir jamais pu lui faire du bien puisque c’est l’affection inquiète, jalouse et ombrageuse qu’il me porte, qui est la cause principale de sa tristesse. Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui et les autres, je me suis vieillie avant l’âge et même sans effort ni sacrifice, tant j’étais lasse des passions et désillusionnée sans remède.

Si une femme sur la terre devait lui inspirer la confiance la plus absolue, c’était moi, et il ne l’a jamais compris ; et je sais bien que des gens m’accusent, les uns de l’avoir épuisé par la violence de mes sens, les autres de l’avoir désespéré par mes incartades. Je crois que tu sais ce qu’il en est. Lui, il se plaint à moi de ce que je l’ai tué par la privation, tandis que j’avais la certitude de le tuer si j’agissais autrement. Vois quelle situation est la mienne dans cette amitié funeste où je me suis faite son esclave dans toutes les circonstances où je le pouvais sans lui montrer une préférence impossible et coupable sur mes enfants, où ce respect que je devais inspirer à mes enfants et à mes amis a été si délicat et si sérieux à conserver.

J’ai fait, de ce côté-là, des prodiges de patience dont je ne me croyais pas capable, moi qui n’avais pas une nature de sainte comme la princesse [la princesse Anna Czartoryska, la jeune femme du prince Adam]. Je suis arrivée au martyre ; mais le ciel est inexorable contre moi,  comme si j’avais de grands crimes à expier, car au milieu de tous ces efforts et de ces sacrifices, celui que j’aime d’un amour absolument chaste et maternel se meurt victime de l’attachement insensé qu’il me porte. Dieu veuille, dans sa bonté, que, du moins, mes enfants soient heureux.

Chopin: 24 Preludes, Op.28 (1839) :


Composé par Chopin à l'époque de sa liaison avec Georges Sand.


1 août 2018

John Coltrane : Both Directions at Once - The Lost Album (1963)

L'album exceptionnel d'inédits de John Coltrane est sorti :


« L'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique » (Marcel Proust)


john coltrane

"Both Directions at Once - The Lost Album" (Universal/Impulse!), propose, un demi-siècle après sa mort, des enregistrements inconnus du légendaire saxophoniste oscillant entre blues, jazz traditionnel et free jazz.

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Le 6 mars 1963, John Coltrane (1926-1967) et les musiciens de son célèbre quartette (le pianiste McCoy Tyner, le contrebassiste Jimmy Garrison et le batteur Elvin Jones) entrent dans les studios de Rudy Van Gelder, légendaire ingénieur du son et producteur du label Blue Note. Ils vont y rester toute une après-midi à l'issue de laquelle John Coltrane repartira avec une bande de l'enregistrement, le master ayant disparu, pour le faire écouter à Naïma, son épouse. Depuis, plus de nouvelles, jusqu'à aujourd'hui ...

 Une perle rare :


"Nous n'avons pas affaire à des fonds de tiroir", affirme Alex Dutilh, producteur de l'émission quotidienne Open Jazz sur France Musique, "Il s'agit là d'une séance qui était, je pense, conçue pour faire un album. La durée des plages correspond à la durée d'un vinyle. On est dans la configuration d'une séance d'enregistrement classique", explique-il. "C'est comme si l'on découvrait une nouvelle pièce dans la grande pyramide". Cette phrase, qui figure sur le livret du disque, inespéré et inattendu, prend encore plus d'acuité lorsqu'on sait que Sonny Rollins en est l'auteur. Sonny Rollins qui, au début des années soixante, était l'autre "géant" du saxophone avec John Coltrane. "Both Directions at Once" (Universal/Impulse!) est une perle rare, et sa publication est aussi importante dans les cercles du jazz que celle d'un nouvel album de Jimi Hendrix dans l'univers du rock.

John Coltrane vers 1959 en Allemagne

Deux compositions inconnues :


Le disque contient en outre deux compositions inconnues. John Coltrane ne leur avait pas donné de titre, et elles sont répertoriées dans le disque avec des numéros. Plus important encore, lors de ces sessions, John Coltrane explore, à une période charnière de sa carrière où il est prêt à basculer dans le free jazz dont il est devenu l'apôtre, plusieurs directions. "Il y a d'un côté l'attachement de Coltrane au blues et à un cadre de jazz assez traditionnel, et en même temps, quand il traite ces formes-là, il fait tout pour secouer la porte, casser le mur, le dilater", analyse Alex Dutilh : "Et on entend ce déchirement dans ce disque-là."

Sources :






La Note blanche

21 juil. 2018

Juliette Greco dit tout de son histoire d'amour impossible avec Miles Davis : "Nous étions deux bêtes sauvages"...

Résultat de recherche d'images pour "correspondance entre juliette gréco et miles davis"En mai 1949, le tout jeune Miles Davis (23 ans), déjà fougueux et légitimé par ses prestations avec Charles Mingus, Charlie Parker, ou encore Dizzie Gillespie, effectue son premier voyage à l'étranger. Au festival international de jazz de Paris, à l'incontournable salle Pleyel de la rue du Faubourg Saint-Honoré, il croise et captive l'intelligentsia de l'époque : Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Pablo Picasso et... Juliette Gréco. Une passion foudroyante naît, qui, malgré ces temps où les unions "mixtes" étaient tout simplement prohibées aux Etats-Unis, augure d'un mariage. Mariage qui n'aura pas lieu et laissera leur idylle de quelques jours orpheline, Miles, qui eut là pour la première fois l'impression d'être "traité comme un être humain", se refusant à condamner sa Juliette à la vie d'une femme de Noir aux Etats-Unis ...


Soixante années plus tard, aussi anachronique cette donnée morale (au sens des "moeurs") puisse-t-elle paraître au travers du filtre du temps passé et des mentalités modernes, Juliette Gréco, à l'image du titre de son dernier album (Je me souviens de tout), "se souvient de tout". Médaillée d'or il y a quelques jours sous le regard de son époux Gérard Jouannest, c'est ce "tout" qu'elle raconte dans ces interviews.

"C'est Michèle, la femme de Boris Vian, qui me l'a présenté. Il y avait la beauté de l'homme. L'extrême beauté et le génie. La force et l'étrangeté, la différence et la modernité de ce qu'il jouait, de ce qu'il était. J'étais bouleversée par cette rencontre. Ce profil de dieu égyptien (...) J'avais 20 ans, je sortais de la guerre, et dans sa musique, j'entendais la liberté."

"On s'aimait et on partageait tout. On allait au restau que l'on pouvait payer (...) On était un peu pauvres (...) J'avais la sensation d'être moi, tout bêtement, c'est dans ma mauvaise nature. Je pense qu'il était surpris de ma liberté et de mon absence totale de regard sur la couleur."

[A Jean-Paul Sartre, qui lui demanda pourquoi il n'épousait pas Juliette], il a répondu : "Parce que je ne veux pas qu'elle soit malheureuse'. Parce qu'une Blanche n'épousait pas un Noir à l'époque. Mais c'est toujours sinistrement un peu les mêmes choses aujourd'hui et je n'y comprends toujours rien."

"Lui avait conscience de cette haine raciale. Moi pas. je l'ai découverte avec lui, à New York. Cela a été terrible quand il est revenu une nouvelle fois au Waldorf Astoria. Il avait pris soin de venir avec un copain du Miles Davis Quartet et ses enfants. Pour éviter que je passe pour une pute ! (...) Il m'a rappelée dans la nuit et m'a dit : "Je ne veux plus jamais vous voir, ni vous rencontrer à New York, parce que je ne veux pas que vous passiez pour une putain." Cela a été très dur pour moi. C'était une attitude humiliante pour nous tous. C'était effrayant de brutalité, de mépris, de haine. Je ne comprenais pas ce qu'il me disait. A cette époque-là, la France n'était pas du tout raciste. Plus tard, elle l'est devenue, un peu."

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"On se suivait dans le monde. C'est assez curieux. Il me laissait des petits mots dans les théâtres où je jouais, car il jouait dans les mêmes endroits que moi. A chaque fois que l'on s'est revu, il avait le même regard sur moi, et moi le même regard sur lui (...) C'est un diamant, cette histoire, un truc pur, brûlant. Rien ne nous a jamais atteints. Ni lui. Ni moi. On était nous, jusqu'à la fin du monde."


Des confidences touchantes :


Exposition We want Miles - Miles Davis, le jazz face à sa légende.

We Want Miles, première exposition de la Cité de la musique consacrée au jazz, coïncide avec le 50e anniversaire de la sortie de l'album Kind of Blue et le 60e anniversaire de la première venue de Miles Davis à Paris, à la salle Pleyel. Organisée avec le soutien des ayants droit de l'artiste, elle propose de retracer le parcours musical du trompettiste, de son enfance à St. Louis au concert qu'il donna sur le site même de La Villette à Paris, quelques semaines avant sa disparition.

Le musicien demeure l'un des grands architectes du jazz par le nombre de monuments essentiels qu'il a édifiés, qui jalonnent la musique populaire du XXe siècle. Personnalité complexe et à certains égards insaisissables, il n'a cessé de se mettre en scène, se construisant un profil de star avant même les rockeurs. Ses amours avec des vedettes, ses frasques, son attitude provocatrice, sa réputation sulfureuse liée à la drogue, son goût pour le luxe, alimentent un mythe qui ne saurait être réduit à du sensationnalisme. Car sa vie et sa carrière reflètent aussi sa condition d'artiste noir dans une société américaine largement dominée par un pouvoir blanc.

La Note blanche

20 juil. 2018

Le Génie et la Mélancolie par la Note blanche (extrait)

1) Le Génie 



"Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez bien... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes".

Les Chants du Maldoror, Lautréamont 


Au début du XVIIIe siècle, le violoniste italien Guiseppe Tartini, dit avoir composé sa « sonate du diable » en rêve grâce à un pacte scellé avec le diable pour le prix de son âme. En ce sens, nous pouvons nous interroger sur le processus de création de ce musicien. Ce dernier apparaît bien comme un génie doué d'une aptitude surnaturelle à créer quelque chose d'exceptionnel. En effet, la source plus ou moins mystérieuse de son inspiration lui a attribué un talent. De ce fait, « l'idée de génie » permet bien à l'artiste, au scientifique ou au musicien de se rattacher au réel mais aussi de tendre vers un monde supposé intelligible. Mais qu'est-ce que le génie ? Un être surnaturel, destiné à enchanté la vie d'autrui ? Est-ce un talent inné qui prédestinerait la personne qui le possède à renouveler les règles de la science ou de l'art ? Dans l'antiquité, le génie tire son inspiration des divinités. L'étymologie du mot « génie » provient du mot latin genius qui signifie avant toute choses "la divinité" . Ainsi la source d'inspiration de l'idée du génie apparaît comme plus ou moins mystérieuse. D'après le dictionnaire (le Petit Robert), un génie appartient à plusieurs de ces catégories. Premièrement, le génie serait un être mystique, un esprit bon ou mauvais qui influerait sur la destinée d'une personne. Par exemple, les "djinns", créatures surnaturelles issues des croyances sémitiques. A partir du latin ingenium, il est aussi définit comme « une aptitude innée, une disposition naturelle que posséderait une personne ». Pour de nombreux critiques, le génie disposerait d'un talent qui rendrait quelqu'un capable de créations, d'inventions, d'entreprises qui paraissent extraordinaires ou surhumaines. En 1886, Paul Emile Littré avait sa propre définition du génie : « Talent inné, disposition naturelle à certaines choses. Ce terme de génie semble devoir désigner non pas indistinctement les grands talents, mais ceux dans lesquels il entre de l'invention ». De cette citation ressort les classiques dichotomies du génie et du talent, de l'inspiration et de l'imagination, de l'invention et de l'imitation. Le poète Paul Valéry vient illustrer ce propos en disant : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien ». En effet, si nous prenons le génie à l'endroit du talent qu'il posséderait, celui-ci se rapprocherait alors de la créativité artistique.


A l'aune de ces différents regards à propos de l'idée et de la source du génie, il semble que l'inspiration divine prime. Dans un premier temps, l'origine est spirituelle, et, dans un deuxième temps, l'idée prend naissance. Aussi, au XVIIe siècle, Descartes, dans son Discours de la méthode, distingue trois types d'idées selon leurs origines. Il admet tout d'abord qu'il existe des idées innées « nées avec moi », ensuite il considère l'idée qui provient du dehors, les idées « adventices ». Enfin, il affirme l'existence d'idées formées par soi-même : les idées « factices ». Dans ce cas, si nous considérons le caractère inné des idées, alors, il n'y a plus d'inspiration divine mais seulement une façon de se représenter la source d'une connaissance venue de nulle part si ce n'est de sa propre expérience. C'est à ce moment qu'intervient Kant lorsqu'il interprète l'idée de génie en tant que caractère représentatif de la pensée humaine, ce dernier rendant mieux compte de la nécessité même de l'idée. En effet, c'est seulement lorsque la raison s'efforce de penser au-delà de l'expérience possible que l'idée de génie montre son utilité. Au XVIIIe siècle, dans sa Critique de la faculté de juger, Kant revient dans ce texte sur la définition de l'art ou des beaux-arts en général. L'auteur conçoit la finalité de l'art comme un plaisir accompagnant la représentation en tant que mode de connaissance. Plus précisément encore, les beaux-arts n'offrent pas seulement un plaisir de jouissance mais un plaisir de la réflexion. Kant s'inscrit dans la pensée que l'art est comme un moyen de penser ancré dans le sensible. En d'autres termes, les beaux-arts manifestent au même titre que la philosophie mais par des voies différentes, à la fois la possibilité et le plaisir de penser. Par conséquent, le philosophe soulève que l'art se révèle être comme la nature : libre et nécessaire. A partir de cette analyse, le génie devient une faculté innée de l'artiste et appartient de ce fait à la nature: « Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l'art. Puisque le talent, comme faculté productive innée de l'artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait s'exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l'esprit (ingenium) par laquelle la nature donne ses règles à l'art ». A partir de cet extrait de Kant, nous observons que le philosophe distingue le concept pré-établi qui fixe les règles des beaux-arts, qui eux, transmettent directement ce que leur donne la nature. L'artiste n'imite plus la nature mais se découvre à travers ses œuvres, devient l'expression transcendantale, tout comme les artistes de l'antiquité qui n'étaient que les interprètes des entités divines...


Dans Humain trop humain, Nietzsche, qui incarne la nouvelle pensée allemande du XIXe siècle, affirme que croire en une « divinité » chez les artistes est un caprice de la raison : « et il croit vraiment, aux époques naïves, que c’est un dieu qui parle à travers lui, qu’il crée dans un état d’illumination religieuse - alors qu’il ne fait précisément que dire ce qu’il a appris, sagesse et folie populaire pèle-mêle ». Il n'existe pas chez Nietzsche, de sujet transcendantal comme chez Kant car pour lui, la beauté est au service de la vie comme volonté de puissance, de la sexualité et du corps expressif. De plus la notion de « divin » impose selon le philosophe l'idée du fini ce qui empêche l'espoir du devenir : « L'art achevé de l'expression écarte toute idée de devenir, il s'impose tyranniquement comme perfection actuelle ». Nietzsche procède ici à une complète démystification de la notion de génie chez l'artiste. D'après l'auteur, à partir du moment où une œuvre est qualifiée de génie, le spectateur ferme son développement en le traduisant de « divin » c'est-à-dire : « ici nous n'avons pas à rivaliser ». Cette étiquette cloisonne le progrès car pendant que Kant se cantonne à évacuer la science du génie en lui privilégiant l'art, Nietzsche condamne cette étude en le qualifiant d' « enfantillage ». Contrairement à l'esprit kantien, Nietzsche avance que le talent inné et le don sont voués à la caricature. Ces notions propres à la définition du génie romantique, ne peuvent rivaliser, selon Nietzsche, avec une véritable entreprise de travail d'ensemble : « Ils possédaient tous cette solide conscience artisanale qui commence par apprendre à parfaire les parties avant de se risquer à un grand travail d'ensemble, ils prenaient leur temps parce-qu'ils trouvaient plus de plaisir à la bonne facture du détail, de l'accessoire, qu'à l'effet produit par un tout éblouissant ». Dans un souci de perfection, chaque pratique, quelle soit artistique ou bien scientifique, se doit d'être conçue entièrement, dans leur intégralité : « Il est facile, par exemple, d'indiquer à quelqu'un la recette pour devenir un bon nouvelliste, mais l'exécution en suppose des qualités sur lesquelles on passe en général en disant: « je n'ai pas assez de talent ». Nietzsche ne croit donc pas au talent inné dont discute Kant dans sa Critique sur la faculté de juger. Le génie n'est pas non plus une inspiration des muses comme l'avait auparavant déclaré Platon dans son dialogue socratique Ion. Cependant, l'auteur qui se situe à l'aube du XXe siècle, revient à une notion de travail, et non transcendantal, tout comme l'avait déjà anticiper Boileau dans L'Art poétique, un manifeste conçu pour structurer et régler la pensée classique française. Nietzsche démystifie l'idée de génie en défendant la rigueur pendant que Kant analyse la nature même du génie, en définissant la source du talent par une pensée transcendantale, ce qui constitue une sorte d'idéalisation de la notion.


La notion de génie, est pour la plupart, mystifiée. De nombreux écrivains ont cherché à incarner cet idéal sous la forme d'un mythe, dans l'espoir d'accéder à la connaissance suprême, comme par exemple, Goethe avec Faust.


Faust, Rembrandt

Inspiré par un personnage historique, l'alchimiste Johanne Faust, Goethe raconte la figure du savant qui a vendu son âme au diable afin de pénétrer les secrets de la nature et de jouir de tous les plaisirs interdits. Faust est puissamment animé par la quête du savoir suprême. Il devient l'incarnation du héros assoiffé de connaissances et d'expériences. La première pièce, souvent appelée Faust I, a été publiée dans sa version définitive en 1808. Goethe a déclaré que la première partie était l'œuvre d'un être troublé par la passion « qui peut obscurcir l'esprit de l'homme ».

En effet, le savant est obsessionnel, en quête d'un savoir inépuisable. Il désir ardemment atteindre la puissance de l'univers. Faust incarne le héros romantique par excellence. S'adressant au clair de lune, le personnage médite : 


« J'ai donc pensé que la magie 

Et les esprits et leur pouvoir 

Pourraient me révéler quelque secret savoir 

Qui ne m'oblige plus, quand la sueur m'inonde, 

A proclamer ce que j'ignore en vérité, 

Qui m'apprenne ce qu'est le monde 

En sa pure réalité "


Tout comme Prométhée, Faust veut connaître les ineffables de la puissance divine. Cependant, celui-ci est fatalement livré à sa seule condition humaine, ce qui l'éloigne de l'idée d'être, un jour, un véritable génie. Il se parle à lui-même tout en récitant un hommage à l'infini et à la nature. Le personnage procède donc à l'invocation de l'esprit de la nature tout en faisant se succéder des adjectifs renvoyant à l'universalité puis à la force divine qui le « remplit de jeunesse et de divine ardeur ». Via ce tourbillon métaphorique que nous donne à lire l'auteur, nous observons que Faust va jusqu'à jalouser et envier la nature elle-même, puisque celle-ci reflète la puissance suprême du génie. En voici quelques exemples : «Mouvements des forces célestes» ; « Et d'universelle harmonie » ; « O Nature infinie ». Le personnage considère la nature comme un symbole incarnant le pouvoir divin créateur, dans lequel il viendrait boire le lait de la connaissance :


« Et vous mamelles, vous, sources de toute vie 

Où la terre et le ciel se pendent à loisir, 

Où toute poitrine flétrie 

Peut venir apaiser sa faim, 

Vous coulez, nourrissez...Moi, je languis en vain! "


Le critique Jean-Louis Backès commente la quête prométhéenne de Goethe, dans son essai La Littérature Européenne : "Faut-il remarquer que le Faust de Goethe n'a jamais fondé l'empire, qu'il se moque des puissants de ce monde, que c'est avec une visible dérision que l'esprit de la terre l'appelle « surhomme »?" ; "Du point de vue de la littérature, le Faust propose une forme nouvelle qui met en jeu l'infini". Cette "forme nouvelle" dont parle Backès s'inspire de celle des romantiques allemands qui s'efforçaient, par le biais de l'art, d'atteindre la connaissance de l'infini. In fine, la quête lente et douloureuse du chercheur se termine par la rencontre avec l'incarnation du diable, Méphistophélès. Ce dernier lui accorde la signature du fameux pacte. Suite à cela, Faust devient un génie, accède à toutes les connaissances, et prend évidemment conscience des conséquences tragiques de son choix. L'entêtement du personnage, voulant à tout prix accéder à la connaissance suprême, l'emporte sur sa raison. Par conséquent, nous pouvons en déduire qu'à travers la réécriture du mythe, Goethe éclaire les limites du génie. Comme l'affirme Aristote : « Il n'y a point de génie sans un grain de folie » . Goethe, qui a lui-même beaucoup écrit sur la question du génie, tient à préciser dans ses Entretiens avec Eckermann, le rapport qui lie le génie aux faiblesses pathologiques de sa personnalité : « Les actes extraordinaires que de tels hommes accomplissent présupposent une organisation très frêle qui leur permet d'éprouver des sentiments rares et de percevoir les voix célestes. Or une telle organisation est facilement troublée et blessée dans les conflits avec le monde (…) et facilement soumise à un état maladif permanent".


Dans Le Génie et la folie, le critique Philippe Brenot analyse la dimension psychiatrique du génie en abordant les questions de la mélancolie, ses mécanismes ainsi que les limites de "l'artiste génial". En voici un fragment, extrait du chapitre « Les Limites du génie » : « En cela on peut dire, avec la tradition, qu'il y a toujours un peu de folie dans le génie, mais une folie très différente de la maladie mentale, car la création teinte l'esprit d'une couleur bien particulière et, en retour, la folie dote la création d'une sensibilité inégalable. Si nous sommes contraints à parler du génie en termes pathologiques lors de grands accès de folie, cela n'enlève en rien la valeur de l'inspiration qui peut animer le poète dans le même moment. Le vrai laboratoire de l'œuvre est dans l'être intérieur, avec sa liberté et ses contradictions ». La folie qu'illustre Goethe dans ses récits serait donc, pour un critique comme Philippe Brenot, la manifestation d'une grande sensibilité au monde. Atteindre le génie aurait pour conséquence la souffrance car l'excès rend mélancolique et conduit inévitablement à la folie. Cette analyse nous permet d'évaluer le processus de création qui lie l'idée du génie à la littérature romantique allemande. En effet, le génie n'est pas seulement cet être doté d'une capacité transcendantale mais il demande également un travail intense qui tend vers le dépassement du "moi". Pour Goethe, le génie incarne un modèle surpassant les modes traditionnels de la connaissance. Pour résumé notre propos, voici une citation du poète René Char : "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil". D'après cette définition, le génie demanderait donc une force spirituelle surhumaine pour qui veut l'atteindre et, à moins de pactiser avec le diable ou d'être fou, l'artiste ou le savant, le perçoit comme étant un idéal.


Entre idéalisation et démystification du concept, le génie peut en effet constituer un paradoxe qui se situe entre la difficile réalité de la tâche et l'idéal qu'il inspire. Par exemple, Prométhée cherchait à surpasser les puissances divines. Parallèlement, Faust s'obstinait à saisir la connaissance suprême, allant jusqu'à pactiser avec le diable en personne. Plus nous avançons dans la définition du génie, plus nous constatons que celle-ci se transforme en une volonté d'atteindre l'infini ou l'insaisissable beauté de l'univers. Selon les époques ou les mouvements artistiques, la définition du génie provoque différents débats. Dès l'antiquité, la notion de génie est introduite par Aristote comme une déviance de l'être humain liée à la mélancolie (la bile noire) alors que Platon l'associera à une intervention des muses (les neuf muses) sur l'homme afin de lui insuffler l'inspiration. Au XVIIIe siècle, Kant reprendra l'idée de génie en lui donnant ses propres facultés, comme l'originalité, le talent, l'imagination, qui seraient transmises par la nature de façon transcendantale. D'autre part, Nietzsche discutera aussi le propos en niant toute dimension spirituelle, en démystifiant radicalement la définition kantienne et en revenant à la notion du travail que doit accomplir l'artiste avant d'accomplir une œuvre...


Fin de la première partie.


Blas Priscille (La Note blanche)



2) La Mélancolie par Jean Starobinski : 


Extrait : 



"Tête penchée, reposant dans le creux de la main, coude replié, yeux baissés : l’iconographie de la mélancolie traduit par cette posture bien connue l’accablement, la lourdeur de l’âme malade, le poids moral et physique d’une tête qui, à la faveur d’un jeu étymologique, pèse et pense à la fois. Mais que regarde la mélancolie ? Que nous invite-t-elle à contempler ? Les rapports entre littérature et mélancolie ont fait l’objet de nombreuses études. En s’appuyant sur elles, il est tentant de retracer, à travers l’étude de gravures allant du XVe au XIXe siècle, une petite histoire du regard mélancolique2. Les yeux baissés de la Mélancolie peuvent signifier bien des choses : un disciple du PseudonAristote, pour qui la mélancolie est la sombre inspiration du génie, fera des yeux baissés le signe de l’intériorité méditative ; mais pour un graveur du Moyen Âge, un tel regard indique un renoncement et un abandon dignes d’être blâmés. Parfois, aux yeux baissés se substituent les yeux dans le vague, absents et vides, de celui ou celle qui ne regarde même plus le monde qui l’entoure, soit qu’il ou elle soit par trop écœuré ou abattu, soit que ses pensées l’occupent exclusivement. Peut-on considérer séparément le regard de la figure gravée, arracher les yeux de leur contexte ?"

La Mélancolie au miroir, J. Starobinski



Galerie : 


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Résultat de recherche d'images pour "edvard munch la mélancolie"   Afficher l'image d'origine Résultat de recherche d'images pour "edward hopper le tableau de la mélancolie"    La mélancolie est une cause probable de la faiblesse de mémoire. Edgar Degas - Mélancolie





La Mélancolie par :


Gustave Courbet (1844/1845)
Edward Munch (1894/1896)
Johann Heinrish Füssli (1799 - Romantisme)
Edward Hopper, "le peintre de la mélancolie" : (1882-1967)
Egon Schiele (1890/1918)
Van Gogh (1853/1890)
Edgar Degas (1874)



 L'Avocation mélancolique par J. Y Vives :



« Mais les sirènes ont une arme plus terrible que leur chant : c’est leur silence. On peut imaginer […] que quelqu’un ait réchappé de leur chant ; de leur silence certainement non. »

F. Kafka



Une Autre mélancolie française, article de J. Beauregard à lire et écouter sur Radio Nova :




Blas Priscille (La Note blanche)