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7 mars 2020

Quelques mots sur René Char ...

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« La douleur est le dernier fruit immortel de la jeunesse », lapidaire comme toujours, voici une phrase de René Char. Pour le poète, la jeunesse porte en elle son obscurité et sa flamme. Elle est représentative de cette forme faite plus d’oracles que de véritables poèmes. Elle en fait la grandeur et ses limites. Lire René Char n’apaise pas la soif, elle l’attise, elle ne satisfait pas le désir, elle le fouette, le réveil ! René Char ne nous comble pas, il nous creuse, nous gratte... Chaman autoproclamé il est le derviche tourneur du destin de l’humanité. Il est la figure phare du courage face aux renoncements et au silence complice. Il se veut foudre et tonnerre. Il boxait la vie, "Le poème pulvérisé" il injuriait les tièdes: "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil". Résistant à toutes les occupations militaires ou intellectuelles il était un bloc de granit monolithique dans ses jugements cassants et définitifs. « Nous sommes allés et nous avons fait face », René Char semble toujours débouler de face, taureau en colère. Il est un orage. Il avait une montagne dans le regard. Poésie sacrificielle du soleil, four à chaux des mots, la poésie de René Char est brûlante...

Blas P. (La Note blanche)



Poèmes et citations :


Toutes les citations suivantes sont extraites des différents livres publiés en Poésie-Gallimard :

"Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule enfin qui compte à laquelle tu acceptes de t’unir"
Le Marteau sans maître (1934)


"Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir.
Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront". 
Extrait de Rougeur des matinaux (1950)


"Il faut trembler pour grandir.
L'éternité n'est guère plus longue que la vie".
Feuillets d'Hypnos (1946)


"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil".
Feuillets d'Hypnos (1946)


"On naît avec les hommes, on meurt inconsolé parmi les dieux".
La Parole en archipel

"Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit".
Poèmes en archipel p.175


J'Habite une douleur


"Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie.
L'œil est précoce à se plisser.
La souffrance connaît peu de mots.
Préfère te coucher sans fardeau ; tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger.
Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres.
Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit.
D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier.
Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit.
Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été.
Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole.
Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter.
À quand la récolte de l'abîme ?
Mais tu as crevé les yeux du lion.
Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…
Qu'est-ce qui t'a hissé une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ?
Il n'y a pas de siège pur.
Le poème pulvérisé"

Le Poème pulvérisé (1945)

27 févr. 2020

Synesthésie et symbolisme :

Le symbolisme apparaît en 1871. Dans l'histoire littéraire, le symbolisme appartient à un mouvement littéraire et poétique français qui, en réaction contre le naturalisme et le Parnasse, s'efforça de fonder l'art sur une vision symbolique spirituelle du monde. Ce mouvement est traduit par des modes d'expressions poétiques nouveaux grâce à des poètes comme Rimbaud, Mallarmé ou Verlaine. Selon une définition de Jean-Paul Sartre : "Le symbolisme découvre l'étroite parenté de la beauté et de la mort". De part son aspect mystérieux et énigmatique, le symbolisme s'épanouit aussi dans la musique. 

D'après Paul Valéry : "Le mot symbolisme fait songer les uns à l'obscurité, à l'étrangeté, à la recherche excessive dans les arts, d'autres y découvrent je ne sais quel spiritualisme esthétique, ou quelle correspondance des choses visibles avec celles qui ne le sont pas"

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Frank Von Stuck : Orphée, 1891


Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire


En effet, l'objectif du symbolisme est de rendre visible ce qui est invisible, de faire entrevoir aux lecteurs l'indicible par le biais de l'art. Cette conception artistique engendre très vite un certain idéalisme. Pour les symbolistes, le monde ne saurait se limiter à une apparence concrète réductible à une existence rationnelle. Il est un mystère à déchiffrer dans les "Correspondances" qui frappent d'inanité le cloisonnement des sens : sons, couleurs, visions participent d'une même intuition qui fait du poète une sorte de mage. Le poème des "Correspondances" de Baudelaire constitue donc une sorte de manifeste pour le symbolisme : "La Nature est un temple où (...) les parfums, les couleurs et les sons se répondent".

Dans la littérature, le mouvement du symbolisme trouve donc ses racines dans Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire, le poème Voyelles de Rimbaud. En revanche, l'esthétisme du symbolisme à proprement parler fut développé par Stéphane Mallarmé : Un Coup de dés n’abolira jamais le hasard. L'influence de Mallarmé sera considérable, ce qui entraînera la poésie vers l'hermétisme. En effet, dans l'univers de l'écrivain, le poème devient un monde refermé sur lui-même dont le sens naît de la résonance. C'est en lisant Hegel que Mallarmé à découvert que si le "ciel est mort"", le néant est un point de départ qui conduit au Beau et à l'idéal baudelairien. Le vers se fait donc couleur, musique et s'enrichit de la sensation. Il devient "concours de tous les arts suscitant le miracle". C'est avec Mallarmé que la suggestion devient le fondement de la poétique antiréaliste. Par conséquent, le symbolisme cherche ce qui se dissimule en-dessous du mot, à rendre visible ce qui est invisible. Pour résumé, Mallarmé donnera une tout autre dimension à l'écriture grâce à son Coup de dés, publié en 1897. Dans cette oeuvre phare, l'auteur fait éclater le moule traditionnel du poème. En effet, il invente ou réorganise la poésie dans l'espace et joue non seulement des mots mais aussi de leur typographie. Le poète donne à voir de nouveaux rapports idéographiques et spatiaux faisant de la poésie une partition musicale, plus complexe et plus libre : "Les blancs en effet, assument l'importance (...) pour qui veut lire à haute voix une partition". Ainsi, la musique devient un prolongement de l'art poétique, elle devient un autre langage, elle devient un idéal à atteindre.

Grâce à ce nouveau souffle d'inspiration, la synesthésie des couleurs et des sons se répondent et la fameuse dichotomie de Baudelaire, oscillant entre le spleen et l'idéal, représente la dualité permanente que veut illustrer le symbolisme : le rapport au Moi. Dans les années 1880, l'esthétique symboliste s'étaye à travers une série de manifestes, dont celui de Jean Moréas, et attire une nouvelle génération d'écrivains. Par exemple, la traduction en français par Baudelaire de l'oeuvre d'Edgard Allan Poe a été d'une influence considérable car il fut à l'origine de plusieurs tropes et images du symbolisme. 

Mais qu'est-ce que la synesthésie ? Du grec syn (avec ou union) et aesthesis (sensation), cette figure de style trouve son origine dans un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Grâce à l'épanouissement qu'offre la synesthésie, le symbolisme s'étend à travers les arts comme la peinture, la poésie et la musique.


Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -

A. Rimbaud



Ici, le poète joue avec les mots, les lettres, les couleurs et les sons (bombinent, rire, colère, vibrements, strideurs) en un tableau très coloré déjà précurseur des Illuminations. Les voyelles deviennent des objets avec lesquels on peut s'amuser et qui portent en elles leurs propres réalités, sens et couleurs (naissances latentes). Les couleurs ont une valeur symbolique. Pour le noir, la cruauté, la nuit (puanteur cruelle, golfes d'ombre) ; pour le blanc, la fierté, la pureté, la légèreté ; pour le rouge, le sang, les lèvres, la colère, les excès ; pour le vert, la sérenité et la paix ; pour le bleu, évocation religieuse des cieux (suprême clairon, anges). Et il passe au violet pour l'évocation des yeux de La Femme. Peut-être une allusion à la jeune personne qui l'aurait accompagné à Paris en février 1871, d'après ses amis. Un point de départ à l'idée du poème, un abécédaire qu'il a du avoir entre les mains, comme tout enfant, quand il apprenait à lire. A chaque lettre correspondait une couleur et un certain nombre de mots : A noire, pour Abeille, Araignée, Astre, Arc-en-Ciel. E était jaune pour Emir, Etendard, Esclave, Enclume. I rouge pour Indienne, Injure, Inquisition, Institut. O azur pour Oliphant, Onagre, Ordonnance, Ours. U vert pour Ure, Uniforme, Urne, Uranie et Y orange pour Yeux, Yole, Yeuse, Yatagan. Une autre interprétation, tirée de la biographie de Rimbaud par Pierre Petitfils, et certainement la plus vraisemblable : Le sonnet est le reflet de l'enseignement musical d'Ernest Cabaner : le chromatisme musical ou audition colorée. Il apprenait le piano à Rimbaud, à l'hôtel des Etrangers, lieu de réunion du Cercle Zutique. Cabaner était le barman et Rimbaud a été son assistant au club pendant quelques mois, ce qui lui permettait de dormir sur place. Musicien bohème arrivé à Paris en 1850, Cabaner fréquentait de nombreux peintres dont Cézanne. Il coloriait les notes et leur attribuait le son d'une voyelle. La méthode avait déjà été imaginée pour les débutants par le Père Castel, au XVIIème siècle. Elle ne pouvait qu'intéresser Arthur, à la recherche d'une langue complète et universelle, résumant tout, "parfums, sons, couleurs", telle que décrite dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871.

Peut-on parler d'un art total ? L'impalpable et la volonté de créer un art total qui ferait se correspondre tous les arts en général est une des ambitions essentielles du symbolisme. Par exemple, le poète va chercher dans la musique une autre forme d'écriture poétique. Verlaine prônait "la musique avant tout"  et Mallarmé s'évertuait à composer des partitions de mots dans lesquels la suggestion de l'indicible dominent.


Blas Priscille (La Note blanche)



Un Coup de dés n'abolira jamais le hasard, S. Mallarmé (Préface) : 



"J’aimerais qu’on ne lût pas cette Note ou que parcourue, même on l’oubliât ; elle apprend, au Lecteur habile, peu de chose situé outre sa pénétration : mais, peut troubler l’ingénu devant appliquer un regard aux premiers mots du Poème pour que de suivants, disposés comme ils sont, l’amènent aux derniers, le tout sans nouveauté qu’un espacement de la lecture. Les “blancs”, en effet, assument l’importance, frappent d’abord ; la versification en exigea, comme silence alentour, ordinairement, au point qu’un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet : je ne transgresse cette mesure, seulement la disperse. Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres et, comme il ne s’agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers — plutôt, de subdivisions prismatiques de l’Idée, l’instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c’est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s’impose le texte. L’avantage, si j’ai droit à le dire, littéraire, de cette distance copiée qui mentalement sépare des groupes de mots ou les mots entre eux, semble d’accélérer tantôt et de ralentir le mouvement, le scandant, l’intimant même selon une vision simultanée de la Page : celle-ci prise pour unité comme l’est autre part le Vers ou ligne parfaite. La fiction affleurera et se dissipera, vite, d’après la mobilité de l’écrit, autour des arrêts fragmentaires d’une phrase capitale dès le titre introduite et continuée. Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite le récit. Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition. La différence des caractères d’imprimerie entre le motif prépondérant, un secondaire et d’adjacents, dicte son importance à l’émission orale et la portée, moyenne, en haut, en bas de page, notera que monte ou descend l’intonation. Seules certaines directions très hardies, des empiètements, etc., formant le contre-point de cette prosodie, demeurent dans une œuvre, qui manque de précédents, à l’état élémentaire : non que j’estime l’opportunité d’essais timides ; mais il ne m’appartient pas, hormis une pagination spéciale ou de volume à moi, dans un Périodique, même valeureux, gracieux et invitant qu’il se montre aux belles libertés, d’agir par trop contrairement à l’usage. J’aurai, toutefois, indiqué du Poème ci-joint, mieux que l’esquisse, un “état” qui ne rompe pas de tous points avec la tradition ; poussé sa présentation en maint sens aussi avant qu’elle n’offusque personne : suffisamment, pour ouvrir des yeux. Aujourd’hui ou sans présumer de l’avenir qui sortira d’ici, rien ou presque un art, reconnaissons aisément que la tentative participe, avec imprévu, de poursuites particulières et chères à notre temps, le vers libre et le poème en prose. Leur réunion s’accomplit sous une influence, je sais, étrangère, celle de la Musique entendue au concert ; on en retrouve plusieurs moyens m’ayant semblé appartenir aux Lettres, je les reprends. Le genre, que c’en devienne un comme la symphonie, peu à peu, à côté du chant personnel, laisse intact l’antique vers, auquel je garde un culte et attribue l’empire de la passion et des rêveries ; tandis que ce serait le cas de traiter, de préférence (ainsi qu’il suit) tels sujets d’imagination pure et complexe ou intellect : que ne reste aucune raison d’exclure de la Poésie — unique source."



Un Coup de dés n'abolira jamais le hasard, S. Mallarmé Fichier PDF



Analogies et correspondances : la synesthésie



Couleurs et figures géométriques. Kandinsky établit une corrélation entre les trois formes géométriques élémentaires et les trois couleurs primaires : triangle jaune, carré rouge, cercle bleu.

Couleurs, nombres et notes. Newton (1704) était convaincu qu'il devait y avoir une correspondance entre les diverses couleurs et les notes de la gamme. Le père Castel, qui s'oppose à lui en tout quant aux couleurs, cherche cependant la même correspondance. Voltaire, dans les Éléments de philosophie de Newton (1738), p. 182, résume : "La plus grande réfrangibilité du violet répond à ré ; la plus grande réfrangibilité du pourpre répond à mi." Violet/ré, pourpre/mi, bleu/fa, vert/sol, jaune/la, orange/si, rouge/do (ut). Voltaire ajoute : "Cette analogie secrète entre la lumière et le son donne lieu de soupçonner que toutes les choses de la nature ont des rapports cachés que peut-être on découvrira quelque jour." Un occultiste du XIXe siècle, maître Philippe de Lyon, soutenait ceci : "Les sons, comme la lumière, sont formés de couleurs qui exercent une grande influence sur l'organisme. Do (rouge) : il excite le cerveau et agit sur l'estomac et les intestins. Ré (orangé) : il agit sur l'estomac, l'abdomen, les intestins... Mi (jaune) : action sur le cœur, la rate. Fa (vert) : il contracte le diaphragme. Sol (bleu) : il agit principalement sur la partie supérieure des organes et sur les bras. La (indigo) : donne des tremblements (cœur et région cardiaque). Si (violet) : elle agit directement sur le cœur lui-même." Dans son livre, Du spirituel dans l'art (1911), Kandinsky justifie les couleurs par leur musique, il assimile les couleurs à des sons. Klee compare les couleurs à des voix.

 

Vassily Kandinsky (1866-1944) : 
Considéré comme l’un des artistes les plus importants du XXe siècle aux côtés notamment de Picasso et de Matisse, il est un des fondateurs de l’art abstrait...



Blas P. (La Note blanche)

10 févr. 2020

"Substance mort", Philip K. Dick

Résumé :


Dans une Amérique imaginaire livrée à l'effacement des singularités et à la paranoïa technologique, les derniers survivants de la contre-culture des années 60 achèvent de brûler leur cerveau au moyen de la plus redoutable des drogues, la Substance Mort. Dans cette Amérique plus vraie que nature, Fred, qui travaille incognito pour la brigade des stups, le corps dissimulé sous un « complet brouillé », est chargé par ses supérieurs d'espionner Bob Arctor, un toxicomane qui n'est autre que lui-même. Un voyage sans retour au bout de la schizophrénie, une plongée glaçante dans l'enfer des paradis artificiels.



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Philip K. Dick (1928-1982) a laissé une œuvre considérable, qui a profondément marqué toute une génération d'auteurs et de lecteurs. Après Le Maître du Haut-Château,Ubik ou Blade Runner, Simulacres, etc. Il livra avec Substance Mort son œuvre la plus personnelle, la plus désespérément aboutie.

Titre original : A Scanner darkly, 1977
Science Fiction - Traduction de Robert Louit
Edition : GALLIMARD, coll. Folio SF 
Autres éditions : 
DENOËL :  1978, 1979, 1988, 1997, 1999
GALLIMARD :  2006, 2007


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Substance Mort de Philip K. Dick par la Note blanche (article) : 


« Ce roman ne propose aucune morale; il n’est pas bourgeois; il ne prétend pas que ses héros ont eu tort de jouer au lieu de travailler dur; il se contente d’énumérer les conséquences. » (p. 394)

Cette phrase qui termine le roman aurait tout aussi bien pu le débuter. Comme le dit si bien la couverture, « N’espérez pas de happy end ». En effet, il n’y en aura pas. Pour autant, ce roman n’est pas déprimant, il est d'une lucidité implacable . En effet, l'auteur recrée une réalité parfois dure, parfois délirante, parfois interpellante et criante de vérité.  Dick arrive à recréer un univers hanté par la drogue, clairement compréhensible pour ceux qui ne lui sont pas familiers et apparemment assez vraisemblable, pour ceux qui le sont. Comme une sorte de pont entre deux mondes, entre folie et raison, entre fuite en avant et vie quotidienne...


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Nous suivons ici le quotidien d’un agent infiltré dans un groupe de drogués, Fred/Bob Arctor. Celui-ci n’arrive plus à savoir qui de Fred ou de Bob est le vrai lui. Il se laisse peu à peu ravager par la drogue, la Substance Mort, qu’il est obligé de consommer pour être crédible. Le quotidien de Fred/Bob est partagé entre ses délires sans queue ni tête avec sa bande d’amis et ses rapports dans le monde aseptisé et hors de tout de la Loi. Lorsqu’il est Fred, le flic, il n’a pas de réelle identité. Il porte en permanence une combinaison qui brouille son aspect, et est obligé de faire des rapports sur lui-même pour ne pas griller sa couverture. Lorsqu’il est Bob Arctor, il est juste un « looser » qui a un énorme béguin pour une fille, Donna, qui ne veut pas lui céder et qui ne sait plus trop ce qu’il fait, si ce n’est chercher sa prochaine dose de Substance Mort. Et pourtant sa vie en tant que Bob semble bien plus consistance que celle en tant que Fred…

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« Robert Arctor s’interrompit. Les contempla, les straights dans leurs costumes de poussahs, leurs chaussures de poussahs, leurs cravates de poussahs. Il songea, la Substance M ne risque pas de leur détruire le cerveau; ils n’en ont pas. » (p. 40)

Ici, les « straights »- comprendre les gens qui marchent droit, les non-drogués – semblent n’être que des moutons juste bons à s’épanouir dans les nombreux temples du nouveau Dieu américain : la Consommation. La vie de straight semble ne pas avoir de sens, parce que privée de l’intensité de celle du junky. Et pourtant, le junky ne fait que courir droit au mur qui causera sa perte. C’est qu’il n’y a pas de bonne solution dans ce monde. Dick montre ici un pessimisme encore plus prégnant que dans ses autres livres. On sent derrière les dialogues, derrière les personnages, derrières les faits divers qui parsèment le récit, une forme de vécu qui rend le tout plus intense. L'écrivain ne se prive pas non plus d’égratigner la société là où ça fait mal, c’est-à-dire là où il semble n’y avoir aucune solution. Comme ici par exemple:

« Il faut posséder la plus haute forme de sagesse, songea-t-elle, pour savoir quand on doit recourir à l’injustice. Comment la justice peut-elle jamais devenir victime du droit? Comment ça peut arriver? C’est qu’une malédiction pèse sur ce monde et j’en ai la preuve sous les yeux. Quelque part, au niveau le plus profond, le mécanisme, le tissu des choses a craqué, et des lambeaux épars est né ce besoin qui nous pousse aux injustices les plus troubles au nom du choix le plus sage. » (p. 339)

L'auteur porte en fait un regard lucide sur ce qui a fait partie de sa vie pendant un certain temps, la drogue. On sent le recul, mais on sent également les méandres vertigineux de la paranoïa, la douleur toujours présente et une infinie tendresse amère pour ces personnes qui se retrouvent piégées dans un monde qui leur fera payer trop cher leurs erreurs… Des erreurs volontaires ou involontaires ?

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« L’abus de drogues n’est pas une maladie; c’est une décision, au même titre que la décision de traverser la rue devant une voiture lancée à vive allure. On n’appelle pas cela une maladie, mais une erreur de jugement. Et quand un certain nombre de gens s’y mettent, cela devient un style de vie – dont la devise, dans le cas présent, serait: « Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort. » Seulement la mort commence à vous ronger presque aussitôt, et le bonheur n’est plus qu’un souvenir. » (p. 394)

"On n’appelle pas cela une maladie, mais une erreur de jugement".  Je trouve cette phrase magistrale, parce qu’elle permet de mieux percevoir cet univers, de mieux cerner les gens qui ont plongé dans la substance, parfois malgré eux. Dans un monde climatisé, où tout paraît fade et désuet, la Substance Mort arrive comme un miracle. Cependant, dans ce roman, des conséquences plus graves, et démesurées surviennent...cette substance n'étant qu'une pure machinerie du gouvernement, n'est en fait qu'un piège qui délivre faussement les personnages de leur vie afin de mieux les enfermer dans la société. Sacré paradoxe, n'est-ce pas ? Le junkie pense s'émanciper de la société grâce à la Substance M. alors qu'il n'est que le "produit" d'une machination directement liée à cette dernière.

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Au final, Substance Mort est une oeuvre déroutante et pourtant très limpide, dure mais qui se lit d’une seule traite, pessimiste mais surprenante . Un livre fort, qui permet de découvrir une nouvelle facette de l’auteur, un peu plus humaine que celles qu’il nous livre habituellement. Voici ses propres mots: « Pour ma part, je ne suis pas un personnage du roman; je suis le roman. » (p. 395)


Blas Priscille (La Note blanche)



A Scanner Darkly, le film, bande-annonce :


A Scanner Darkly, un film américain adapté du roman Substance Mort de Philip K. Dick et réalisé par Richard Linklater, est sorti en 2006. 

Avec Keanu Reeves, Winona Ryder et Robert Jr Downey.





A Scanner Darkly, soundtrack :

 






A lire "Substance Mort et le cinéma comme rêve de résurrection"  :


"Substance Mort et le cinéma comme rêve de résurrection"

Extrait  :


Dans Substance Mort (roman paru en 1977) en particulier, Philip K. Dick met en scène l’espoir d’une révélation par l’image : un être transcendant doit permettre de définir ce qu’est le réel, et par là même déjouer la mort, par l’inversion du cours du temps grâce au cinéma.

Pour André Bazin, la photographie lave l’homme du péché de connaissance, la perspective, révélant enfin le référent : l’image ne se substitue plus au monde. « Comme le christ est venu restaurer l’image dégradée de l’homme après le péché d’Adam et Ève, écrit Luc Vancheri à propos de Bazin, Niepce et Lumière sont venus racheter le péché de connaissance des premiers peintres de la Renaissance qui ont désiré goûter au fruit défendu de la peinture, la perspective. » (Luc Vancheri, Cinéma et peinture, Paris, Éditions Armand Colin, Collection « Armand Colin Cinéma », 2007, p. 49). Ainsi le cinéma est porteur de la promesse d’une révélation du réel qui mettra fin au brouillard où les êtres errent, révélation qui, comme dans le Nouveau Testament, s’accompagnera d’une résurrection des morts.


Dans un passage très émouvant où Charles Freck imagine la résurrection de tous ces amis et idoles victimes de la drogue, dont Janis Joplin (photo ci-dessous). Le rêve de Charles Freck prend la forme de la représentation du paradis et de son pendant cinématographique conventionnel, le happy end : "Tous, même ceux qui étaient morts ou complètement cramés, comme Jerry Fabin. Ils se trouvaient tous là, baignés par une belle lumière blanche qui n’était pas celle du jour, mais plus belle encore, comme une mer qui s’étendait sous eux mais qui les recouvrait aussi". (Substance Mort, Paris, Éditions Denoël, collection « Folio SF », traduction de Robert Louit, 2000, p. 190).

LienArticle:http://www.eclatsfuturs.com/post/73222211019/substance-mort-le-cin%C3%A9ma-comme-r%C3%AAve-de

ScannerDarkly,filmstreaming(lien):http://streamay.com/3747-a-scanner-darkly.html

24 janv. 2020

Le Monde d' Haruki Murakami:"Chroniques d'un oiseau à ressort" et "1Q84"


Haruki Murakami : 


Résultat de recherche d'images pour "Haruki Murakami"Né à Kyoto en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié le théâtre et le cinéma, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. En 1995, suite au tremblement de terre de Kobe et à l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon. Ont déjà paru chez Belfond Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (2002), Les Amants du Spoutnik (2003), Kafka sur le rivage (2006), Le Passage de la nuit (2007), La Ballade de l’impossible (2007 ; 2011), L’éléphant s’évapore (2008), Saules aveugles, femme endormie (2008), Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (2009), Sommeil (2010), la trilogie 1Q84 (2011 et 2012), Chroniques de l’oiseau à ressort (2012), Les Attaques de la boulangerie (2012), Underground (2013), L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage (2014), L’Étrange Bibliothèque (2015), Écoute le chant du vent suivi de Flipper, 1973 (2016), le recueil de nouvelles Des hommes sans femmes (2017), Birthday Girl (2017), le diptyque Le Meurtre du Commandeur (2018) et De la musique, une série d’entretiens avec Seiji Ozawa (2018). Tous les livres de Murakami sont repris chez 10/18. Plusieurs fois pressenti pour le Nobel d littérature, Haruki Murakami a reçu le prestigieux Yomiuri Literary Prize, le prix Franz Kafka 2006, le prix de Jérusalem pour la liberté de l’individu dans la société en 2009, le prix international de Catalogne 2011 et le prix Hans Christian Andersen en 2016.



Chroniques de l'oiseau à ressort (2012) : 


La frontière entre le réel et le surnaturel dans Chroniques de l’oiseau à ressort.


Résultat de recherche d'images pour "chroniques de l'oiseau à ressort"Chroniques de l'oiseau à ressort se situe dans le monde contemporain. Le langage  ainsi que le caractère des personnages sont à la fois atypiques et modernes. Il n'y a que le héros, Toru Okada, qui reste banal, du moins au début du roman. Au chômage, suite à sa démission du cabinet juridique dans lequel il travaillait, il mène une vie tranquille dans une maison de banlieue tokyoïte aux côtés de son épouse Kumiko. Tout commence par les appels téléphoniques d’une mystérieuse inconnue qui prétend connaître le héros. Puis, vient le départ de son chat qui porte de même nom que son beau-frère, Noburu Wataya.

Sa femme rentre de plus en plus tard le soir, dîne rarement avec son mari et se fait de plus en plus distante. Toru Okada observe le matin de son départ, en fermant le dos de sa robe qu'elle porte un parfum qui lui est inconnu. Elle ne reviendra pas de cette journée de travail. Plus tard, le protagoniste trouve des cadeaux qu'on lui a offerts, dont le fameux parfum. Il reçoit une lettre de Kumiko où elle lui explique qu'elle le quitte pour un autre homme. Elle part en laissant toutes ses affaires et ne revient pas les chercher. Le lendemain une étrange tache violette apparaît sur la joue du héros.

A partir de ce moment, le héros rencontre des personnages originaux et variés : les sœurs Malta et Creta Kano, deux voyantes, sa voisine May Kasahara, jeune étudiante japonaise, et croise la route du lieutenant Mamiya, vétéran de la guerre de Mandchourie, celle de Cannelle et de Muscade, deux guérisseuses ou encore celle de Monsieur Honda, le voyant de la famille Wataya. Le mystère commence à apparaître, prendre racine subrepticement. Okada reçoit des appels anonymes. La recherche de son chat le met en relation avec une voisine étrange, May Kashara, avec une voyante énigmatique, Malta Kano, et la soeur de celle-ci, Creta Kano (qui, elle-même, a déjà connu le beau-frère de Okada, Noburu Wataya) puis enfin quelques distants parents qui ont séjourné en Mandchourie. Chacun a un passé, une histoire, qui semble se rattacher à un puzzle beaucoup plus grand que quiconque aurait pu imaginer. Tellement grand que, en tant que lecteur, on finit par se perdre. Rendu à ce point, c'est non seulement le chat mais l'épouse de Okada qui a disparu. En effet, Kumiko s'est enfuie sans laisser de trace, à part une lettre envoyée trois mois plus tard.

Un des épisodes marquants du roman est la visite du lieutenant Mamiya qui vient de la part d'un certain Monsieur Honda pour donner au héros une boîte vide suite au décès de ce dernier.  Le lieutenant lui décrit une période de guerre et son expérience au fond d'un puits où il a perdu, comme il le dit, « une partie de son espoir ». Toru Okada suit son exemple en s'enfonçant au fond du puits de la maison des pendus dont tous les habitants se sont suicidés. Il ne part qu'avec une montre, une lampe et une gourde. Il reste une journée entière au fond de ce puits. A ce moment-là, on entre dans une dimension surnaturelle : le héros, après s'être endormi, passe « à travers » les parois du mur. Viennent ensuite Muscade et Cannelle, une guérisseuse et sa fille. Muscade rencontre Toru Okada sur un banc alors que celui-ci cherche la réponse à ses questions. Rapidement tous les deux ont des projets, surtout Muscade qui veut que Toru lui succède puisqu'il possède la même tache que son père. Tous ensemble ils achètent la maison des pendus où se trouve le puits où Toru Okada aime descendre quand il est en période de doute ou quand il veut passer de « l'autre côté » pour chercher une explication à la disparition de sa femme ...


Critique :


Ceux qui connaissent déjà Haruki Murakami savent bien qu’il est absolument impossible de résumer ses romans. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. Ils savent également qu’ils sont tellement riches, complexes, peu explicites et que nous passons forcément à côté de beaucoup de choses, chacun y piochant ce qu’il peut, ou ce qu’il veut. Une fois de plus, celui-ci ne fait pas exception. Parmi les multiple thématiques abordées dans cet ouvrage, nous pouvons notamment citer, une réflexion sur le monde du travail et la vie quotidienne au Japon, le traumatisme de la guerre en Chine, et de la débâcle de 1945, la culpabilité, la manipulation politique et individuelle, l’importance du rêve, la difficulté d’assumer ce que l’on est ... Autant de thèmes, et bien d’autres, qui passent, comme un rêve éveillé dans ce roman envoûtant de plus de 800 pages qui réussit l’exploit, malgré ses digressions et ses récits en apparence sans liens les uns avec les autres, de repêcher le lecteur juste quand il a l’impression d’être complètement perdu.

L’auteur nous perd, nous hypnotise, nous présente l’un après l’autre une multitude de personnages pas toujours liés les uns aux autres, avant de nous récupérer, in extremis, et de donner, dans un final extrêmement prenant, une cohérence à l’ensemble. Chroniques de l’oiseau à ressort est un roman qui peut passer en quelques pages de la violence la plus noire à la poésie la plus lumineuse, de l’horreur à l’humour, de tragique au comique, toujours en finesse, sans la moindre lourdeur. Un roman à la fois poétique, réaliste, fantastique, historique, onirique ... Un roman que l’on referme comme on sort d’un rêve, enchanté. Tout cela avec cette inquiétante et étrange impression,  d’avoir saisi quelque chose d’important. 

Conclusion : 


Les quelques 900 pages du roman sont une confrontation entre un homme auquel nous nous identifions assez facilement et un univers fantasmagorique. Les oppositions ne s'appliquent pas seulement aux personnages mais aussi aux lieux et même au contexte spatio-temporel. Chaque élément du "puzzle" apparaît d'abord comme anachronique ou futile, mais prend sens progressivement. Haruki Murakami nous égare dans une multitude de détails et invente une frontière tangible entre le monde réel et le monde surnaturel, ses personnages transitant avec une facilité déconcertante d'un monde à l'autre, obligeant ainsi le lecteur à modifier et à élargir, comme Toru Okada, sa vision de la réalité.


1Q84, Haruki Murakami (2011 et 212)



A noter que j'ai également lu 1Q84 juste avant d'entreprendre les Chroniques.
Aomamé, une jeune femme dans la vingtaine, prof de gym et tueuse à gage pour la bonne cause à ses heures, va avoir le douloureux privilège de pénétrer dans cet univers. Croyant prendre un raccourci vers un quartier de Tokyo où on l’attend d’urgence, elle emprunte, un escalier de secours. Et la voici dans ce monde étrange.

Elle ne va prendre conscience de sa situation que petit à petit… Détail par détail. Les policiers n’ont pas les mêmes revolvers. Dans le ciel, il y a deux lunes. C’est notre monde, mais il est différent.

"1Q84, voilà comment je vais appeler ce nouveau monde, décida Aomamé. Il faut que je m’acclimate le mieux possible à ce monde lourd d’interrogations. Comme un animal lâché dans une forêt inconnue. Pour survive et assurer ma sauvegarde, je dois en comprendre au plus tôt les règles et m‘y adapter. "

Résultat de recherche d'images pour "1q84 haruki murakami résumé critique"Le récit d’Aomame est alterné avec celui de Tengo, un professeur de mathématiques qui habite lu aussi ce monde parallèle. Il se lance dans une fameuse embrouille. Un éditeur un peu véreux, lui demande de réécrire le roman un peu gauche d’une jeune et jolie auteure. Car il en est convaincu : elle pourrait être dotée de nombreux prix.

"Une jolie fille de dix-sept ans, rien que ça, ça devrait alimenter les conversations. L’intérêt médiatique serait totalement différent, je dois le dire, si le lauréat était un trentenaire, ressemblait à un ours sortant d’hibernation et était prof, par exemple, dans une école préparatoire. "

Tengo s’exécute avec brio, le livre obtient le prix des jeunes auteurs et devient un best seller. Mais il nuit fortement aux intérêts d’une secte aux pouvoirs mystérieux, qui va prendre Tengo en chasse.

Aomame se met, elle aussi, à la recherche du jeune homme, qu’elle a aimé quand elle était à l’école primaire. Un contact physique presque insignifiant les a tous deux marqués à vie.

"Il n’y a qu’un homme que j’aime déclara Aomamé. J’ai aimé ce garçon quand j’avais dix ans, je lui ai serré la main"

Aomame retrouvera-t-elle Tengo ? Échapperont-ils aux desseins malfaisants de l’organisation secrète ?

1Q84 démarre sur les chapeaux de roues. Le premier tome est magistralement mené, l’intrigue est distillée avec intelligence et raffinement, portée par une écriture douce, presque naïve. La lecture de ce roman original est un  plaisir grâce à ses personnages si magistralement façonnés, ses crimes, ses créatures étranges, etc. Qu’on n’y cherche pas de grands enseignements sur notre monde et nos perceptions, il n’y en a pas. Laissons plutôt Murakami nous raconter simplement une histoire, puisqu’il le fait si bien !


Blas Priscille

22 déc. 2019

Alain Damasio, La Zone du dehors (extraits)

Que JE ne sois pas un autre. Que jamais il ne le devienne. Voilà la stratégie de fond d'une gouvernement moderne.


L'assignation à personnalité, chacun sait qu'elle commence au sortir du ventre de notre mère avec l'acte de naissance, qu'elle découle du prénom et du nom qu'elle s'inscrit dans le dossier psychologique, signe le livret scolaire, s'étire sur le parcours professionnel répertorié par ce Clastre qui nous hiérarchise tous et qui nous attribue place, case, et rang, et s'exhibe au bout sur la Carte, qui a fini par ramasser sur une simple puce l'ancienne et presque rassurante dispersion des pièces d'identité, du permis de conduire, du carnet de santé, des cartes de séjour, de travail, d'allocation, de crédit, et jusqu'au dossier professionnel, jusqu'au casier judiciaire. Épingler chacun à sa personnalité. A sa biographie archivée. A son identité claire et classée. Que l'on prend soin de prélever tout au long de notre vie. Sans violence mais sans fléchir. Voilà qui permet de fixer les têtes, n'est-ce pas, de les arrimer à elles-mêmes comme on visse le fou à sa folie - une folie savante de bulletin psychiatrique avec ses notes et ses normes, ses seuils minima et maxima, ses moyennes et ses écarts à la moyenne...tout ce qu'un appareil rodé de savoir peut produire pour ordonner le désordre. Confisquer le rapport à soi dans l'épaisseur d'un dossier jamais clos. Vous dire qui vous avez été, comment vous êtes et qui vous devrez être. Non pas mutiler, non pas opprimer ou réprimer l'individu comme on le crie si naïvement : le fabriquer. Le produire de toutes pièces et pièce à pièce. Même pas ex nihilo : à partir de vous-mêmes, de vos goûts, désirs et plaisirs ! Copie qu'on forme tout simplement.


Se libérer, ne croyez surtout pas que c'est être soi-même. C'est s'inventer comme autre que soi. Autres matières : flux, fluides, flammes...Autres formes : métamorphoses. Déchirez la gangue qui scande : "vous êtes ceci", "vous êtes cela, "vous êtes...". Ne soyez rien : devenez sans cesse. L'intériorité est un piège. L'individu ? Une camisole. Soyez toujours pour vous-mêmes votre dehors, le dehors de toute chose".

Dans La Zone du dehors, Alain Damasio y dépeint une société où la surveillance et le contrôle des individus n’ont même plus besoin de la contrainte directe par le pouvoir : chacun a été amené à désirer ce mode de contrôle pour sa sécurité et son bien-être.

Dans cette société, le Clastre est un gigantesque programme de classement des individus, qui les hiérarchise selon une multitude de critères.

Le héros, Capt, est un professeur de philosophie à l’université, et voici une partie de son cours sur la déformation qu’une société peut faire subir à l’identité de l’individu.

« (…) Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » .

« Le Clastre est un traitement régulé qui intervient sur cette fragmentation, la prend rationnellement en charge et l’accélère. Il déconstruit, mais pour remodeler ensuite. (…)

Il déconstruit la façon dont notre conscience cherche à se saisir dans sa vérité. (…)

Il faut comprendre que le Je n’est pas donné d’avance. Il est l’effet d’une production de soi. L’individualité est une composition. Il faut entendre composition, non comme un résultat figé, mais comme un processus en perpétuel devenir. Au sein de cette composition jouent un certain nombre de forces qui tantôt se conjuguent, s’associent, tantôt se subjuguent, tantôt se parasitent et s’exploitent, tantôt influent ou refluent les unes sur les autres, en filets ou en faisceaux. L’analyse de ces forces peut être très diverse, et relève d’un découpage philosophique propre à chaque penseur. » 

Alain Damasio fait alors appel à la conception de Michel Foucault qui voit dans toute société trois types de forces : les pouvoirs, les savoirs et les processus de subjectivation. C’est au troisième type qu’une organisation sociale par fichier — le Clastre, dans ce roman — va s’attaquer pour être la plus efficace.

Capt poursuit son cours :

« La technique du Clastre consiste par conséquent — vous pouvez noter :

1. Déconstruire l’individualité que s’est constituée le sujet, donc :

2. Fragmenter la personnalité. D’abord en quatre pièces distinctes : biologie, comportement social, aptitudes et performances.

3. Affiner la fragmentation, en subdivisant les dividuels obtenus en sous-dividuels, puis en sous-sous-dividuels, etc. jusqu’à la plus petite unité dividuelle politiquement utile. Nous appellerons « trait » cette unité minimale. Nous avons vu que le Clastre nous découpe en plus de quatre cents traits de caractères.

4. Isoler chacun de ces traits. Défaire les liens qui les unifiaient au sein de la personnalité. Cette étape est cruciale puisqu’elle assure, pour les pouvoirs, l’éparpillement des pièces qui, liées dans notre corps, nous faisaient nous produire comme une personnalité « personnelle », si je puis dire.

5. Soumettre chacun de ces traits à une évaluation qualitative et quantitative : examiner, mesurer, noter. Homogénéiser les notes ainsi obtenues. Corriger les écarts. Lisser les anomalies.

6. Hiérarchiser les notes lissées. Les distinguer en poids et en importance afin de valoriser spécialement les traits les plus utiles à la société : amabilité, docilité, conformisme, respect des normes, etc.

À partir du point 7 commence la reconstruction de la personnalité.

7. Grouper à présent les traits entre eux, selon les exigences sociales en cours. Par exemple, la beauté du visage avec la fréquence des sourires, pour imposer un modèle de sociabilité. Ou un âge et une biologie avec des performances pour constituer le caractère « productif ».

8. Recomposer enfin toute la personnalité qui avait été mise en pièces, en fonction des regroupements établis et des hiérarchies attribuées à ces groupements.

9. Noter le composé final. Attribuer le rang équivalent à cette note. Attribuer le nom équivalent à ce rang.

10. Assigner ce nom — avec un portrait rédigé de deux pages et toutes les notes attribuées aux quatre cents traits de personnalité — à l’individu traité ».

Certes, nous ne vivons pas dans une telle société qui nous attribuerait un nom en fonction de la hiérarchie sociale. Mais on peut se demander si ce processus de fragmentation n’agit pas déjà pleinement, ne serait-ce que dans les données quantitatives résultant des sondages d’opinion ou des études de marché qui conduisent à répartir les individus en des catégories (ou dividualités) toujours plus ramifiées.

À partir de quand cesse-t-on d’être un individu, ayant à construire son identité personnelle dans la continuité, pour devenir une recomposition artificielle et fonctionnelle de dividuels, gérés par différents organismes ?

Pour mon bien-être par exemple, tel site de vente sur Internet aura retenu l’historique de mes achats pour déterminer mes goûts et anticiper sur de futures ventes. Pour la sécurité de tous et de chacun, on envisagerait de ficher mes diverses activités susceptibles d’intervenir dans la société, voire de la troubler.

Rien de désagréable ni de contraignant, apparemment…

« Mais c’est précisément la grande force d’un système tel que le Clastre que (…) de paraître aussi inefficace qu’inoffensif. C’est pourtant devenu une loi dans nos sociétés : plus un pouvoir se veut efficace, moins il se manifeste comme pouvoir ».

La société s’adresse de moins en moins à des individus, et construit des argumentaires spécifiques pour chaque type de dividuels. Et puisque chacun semble y trouver son compte, on finit par croire que l’on se définit en tant que tel ou tel dividu.

En définitive, le dividuel est ce qui vient rompre avec les trois grands critères de l’identité personnelle que sont l’unité, l’unicité et l’ipséité.


Alain Damasio,  La Zone du dehors "La Volte"



Articles :


 La Zone du dehors, en résumé sur France Culture : "2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s'opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu'on forme, tout simplement. Au coeur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte".



Vos Souvenirs sont votre avenir (Monde Diplomatique) : ""Nous avons une cellule spécialisée dans le storytelling conspirationniste. Scénaristes, réalisateurs, écrivains, conteurs, anthropologues et mythologues. Plus les psys. Les théories du complot obéissent à un besoin de réassurance, vous le savez. Dans un terreau paranoïde comme la société israélienne, c’est un excellent choix. Nous travaillons par générations successives d’infos partielles et éclatées, issues de sources perçues comme crédibles mais occultes, en favorisant les effets de viralité. En doublant des souvenirs encodés dans les réseaux physiques, par l’eau, et des « preuves » laissées sur les réseaux numériques, nos mythologues fabriquent des MEM — mémoires à effets mimétiques — qui deviennent rapidement très partagées. Ensuite, nous laissons infuser quelques semaines, afin de voir dans quel sens se construit le récit imaginaire, et nous l’accompagnons. Cette technique évite les risques de rejet puisqu’on s’appuie sur les attentes du public et ses propres pulsions narratives. Le complot est un magnifique producteur d’histoires romanesques, très proche du thriller dans sa soif de dévoilement progressif. Après incubation, notre cellule prend le relais en canalisant la conduite de récit, en essaimant çà et là des indices, en suscitant des twists, plot points, climax, fausses pistes, etc".


— Vous mettez en scène l’imaginaire des gens…"



Surveiller et punir, Michel Foucault : 


Résumé Surveiller et punir, Michel Foucault (1975) PDF : 

http://www.adeppi.be/fichiers/publications/Surveiller%20et%20punir.pdf


"Le moment historique des disciplines, c’est le moment ou naît un art du corps humain, qui ne vise pas seulement la croissance de ses habiletés, ni non plus l’alourdissement de sa sujétion mais la formation d’un rapport qui dans le même mécanisme le rend d’autant plus obéissant qu’il est plus utile, et inversement. Se forme alors une politique des coercitions qui sont un travail sur le corps, une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements ». La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps « dociles ».


Résultat de recherche d'images pour "michel foucault panoptique"Ce que Foucault a perçu de notre société, n’a cessé d’inspirer. D’autres philosophes, tel Gilles Deleuze, mais aussi ceux qui tentent d’anticiper ce que pourrait devenir notre société. C’est le cas, notamment, d’Alain Damasio, romancier et auteur de la Zone du Dehors, dont les écrits ont été fortement influencés par les travaux de Foucault, et notamment par le concept du panoptique de Bentham. Caméras de surveillance, smartphones, affaire PRISM… Les problématiques autour de la surveillance tendent à prouver que ce qu’a perçu le philosophe de notre société, est, plus que jamais, d’actualité.

Foucault cherche à rendre visible ce qui l’est déjà, à “faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas”.

Évoquer Foucault, c’est immédiatement songer à l’ouvrage le plus emblématique de sa pensée :Surveiller et punir, paru en 1975. Michel Foucault y décrit la prison, le supplice, et s’intéresse particulièrement aux questions de contrôle et de discipline. Il dresse un constat essentiel à sa réflexion : là où les dynamiques de punition ont été, depuis le XVIe siècle, un moyen pour le pouvoir d’être visible, elles tendent peu à peu à s’inverser. Le pouvoir ne souhaite plus s’exposer ; le plus grand nombre doit être visible du plus petit nombre.

Face à l’ordre rigide, Foucault dégage la pensée de l’autodiscipline, des normes souples, et esquisse les grandes lignes d’une société de surveillance et de contrôle qui va être rendue réelle grâce à l’essor des technologies.

Dans “Surveiller et punir”, le philosophe consacre tout un chapitre au panoptique, cette invention de Jeremy Bentham, philosophe et réformateur britannique, dont le principe est le suivant : le panoptique est une tour centrale dans laquelle se trouve un surveillant, autour de cette tour des cellules sont disposées en cercle. La lumière entre du côté du prisonnier, et le surveillant peut ainsi le voir se découper en ombre chinoise dans sa cellule. Il sait si le détenu est présent ou non, ce qu’il fait ou ne fait pas. A l’inverse, le surveillant étant invisible, le prisonnier ignore s’il est surveillé ou non. Ce principe, Foucault ne le cantonne pas à la prison, mais l’étend aux ateliers de fabrication, aux pensionnats, aux casernes, etc.

Le panoptique, c’est finalement faire de la visibilité la prison. On cesse d’enfermer pour mettre en pleine lumière. L’essentiel, c’est que l’on se sache surveillé. Le pouvoir est automatisé et désindividualisé, puisqu’il n’est pas vu.

“L’effet du panoptique est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. (...) La surveillance est permanente dans ses effets, même si discontinue dans son action”, écrit Michel Foucault.
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Le modèle architectural qui symbolise l’avènement des prisons modernes est le « panoptique ». Inventée à la fin du XVIIIe siècle par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), cette « maison d’inspection » n’est pas exclusivement réservée aux détenus : dans Panopticon, un livre paru en 1791, le réformateur britannique estime qu’elle peut également s’appliquer à d’autres lieux de « surveillance » – manufactures, hôpitaux ou écoles. Il s’inspire des travaux de son frère Samuel, un ingénieur qui a imaginé, quelques années plus tôt, un atelier industriel de ce type en Russie. 

Le principe du panoptique est simple : une tour centrale permet aux geôliers de surveiller, sans être vus, tous les faits et gestes des prisonniers, enfermés en cellules dans un bâtiment en anneau encerclant la tour. Le philosophe libéral, qui a été proclamé « citoyen d’honneur » par la Révolution française, y voit un immense progrès : la morale sera « réformée », la santé « préservée », l’industrie « revigorée », l’instruction « diffusée », les charges publiques « allégées », l’économie « fortifiée ». « Le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché mais dénoué – tout cela par une simple idée architecturale », écrit-il dans son livre. 



Dans Surveiller et punir, paru en 1975, Michel Foucault estime que cette « visibilité organisée entièrement autour d’un regard dominateur et surveillant » est au cœur du modèle disciplinaire moderne. « Le vrai effet du Panopticon, c’est d’être tel que, même lorsqu’il n’y a personne, l’individu dans sa cellule, non seulement se croie, mais se sache observé, qu’il ait l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard. » « Pas besoin d’armes, de violences physiques, de contraintes matérielles. Mais un regard qui surveille et que chacun, en le sentant peser sur lui, finira par intérioriser au point de s’observer lui-même : chacun, ainsi, exercera cette surveillance sur et contre lui-même. »

C’est cette idée que s’approprie Alain Damasio dans son premier roman d’anticipation, La Zone du Dehors, où il créé une société dystopique nommée Cerclon, et où il extrapole le concept de panoptique décrit par Michel Foucault. Au coeur du problème : la mutation d’un régime de pouvoir, qui s’étend au-delà de la prison. Blas P. (La Note blanche)

“Ce que Foucault sent, c’est que le pouvoir va devoir procéder autrement, beaucoup plus souplement, insidieusement, et en faisant une sorte d’échange : on troque une partie de notre liberté au nom d’une vie plus fluide. Il anticipe le fait qu’on passe d’un régime disciplinaire à un régime plus normatif”, explique Alain Damasio.

EmissionFranceCulture(podcast):http://www.franceculture.fr/2014-06-13-la-societe-de-surveillance-de-foucault


Les autres œuvres d'Alain Damasio : 


  • La Horde du Contrevent (2004)
  • Les Furtifs (2019)


Le monde d'Alain Damasio en musique : 


Pour La Horde du Contrevent, l'auteur avait pour objectif d'ajouter de la musique à son oeuvre afin que le lecteur s'immerge dans l'univers décrit. Il parvient à le faire avec Les Furtifs. Voici un court montage du groupe Rone où Alain Damasio défend ses positions politiques, philosophiques et littéraires pour la sortie des Furtifs. "La nécessité d'être".