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27 févr. 2020

Synesthésie et symbolisme :

Le symbolisme apparaît en 1871. Dans l'histoire littéraire, le symbolisme appartient à un mouvement littéraire et poétique français qui, en réaction contre le naturalisme et le Parnasse, s'efforça de fonder l'art sur une vision symbolique spirituelle du monde. Ce mouvement est traduit par des modes d'expressions poétiques nouveaux grâce à des poètes comme Rimbaud, Mallarmé ou Verlaine. Selon une définition de Jean-Paul Sartre : "Le symbolisme découvre l'étroite parenté de la beauté et de la mort". De part son aspect mystérieux et énigmatique, le symbolisme s'épanouit aussi dans la musique. 

D'après Paul Valéry : "Le mot symbolisme fait songer les uns à l'obscurité, à l'étrangeté, à la recherche excessive dans les arts, d'autres y découvrent je ne sais quel spiritualisme esthétique, ou quelle correspondance des choses visibles avec celles qui ne le sont pas". 

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Frank Von Stuck : Orphée, 1891


Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire


En effet, l'objectif du symbolisme est de rendre visible ce qui est invisible, de faire entrevoir aux lecteurs l'indicible par le biais de l'art. Cette conception artistique engendre très vite un certain idéalisme. Pour les symbolistes, le monde ne saurait se limiter à une apparence concrète réductible à une existence rationnelle. Il est un mystère à déchiffrer dans les "Correspondances" qui frappent d'inanité le cloisonnement des sens : sons, couleurs, visions participent d'une même intuition qui fait du poète une sorte de mage. Le poème des "Correspondances" de Baudelaire constitue donc une sorte de manifeste pour le symbolisme : "La Nature est un temple où (...) les parfums, les couleurs et les sons se répondent".

Dans la littérature, le mouvement du symbolisme trouve donc ses racines dans Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire, le poème Voyelles de Rimbaud. En revanche, l'esthétisme du symbolisme à proprement parler fut développé par Stéphane Mallarmé : Un Coup de dés n’abolira jamais le hasard. L'influence de Mallarmé sera considérable, ce qui entraînera la poésie vers l'hermétisme. En effet, dans l'univers de l'écrivain, le poème devient un monde refermé sur lui-même dont le sens naît de la résonance. C'est en lisant Hegel que Mallarmé à découvert que si le "ciel est mort"", le néant est un point de départ qui conduit au Beau et à l'idéal baudelairien. Le vers se fait donc couleur, musique et s'enrichit de la sensation. Il devient "concours de tous les arts suscitant le miracle". C'est avec Mallarmé que la suggestion devient le fondement de la poétique antiréaliste. Par conséquent, le symbolisme cherche ce qui se dissimule en-dessous du mot, à rendre visible ce qui est invisible. Pour résumé, Mallarmé donnera une tout autre dimension à l'écriture grâce à son Coup de dés, publié en 1897. Dans cette oeuvre phare, l'auteur fait éclater le moule traditionnel du poème. En effet, il invente ou réorganise la poésie dans l'espace et joue non seulement des mots mais aussi de leur typographie. Le poète donne à voir de nouveaux rapports idéographiques et spatiaux faisant de la poésie une partition musicale, plus complexe et plus libre : "Les blancs en effet, assument l'importance (...) pour qui veut lire à haute voix une partition". Ainsi, la musique devient un prolongement de l'art poétique, elle devient un autre langage, elle devient un idéal à atteindre.

Grâce à ce nouveau souffle d'inspiration, la synesthésie des couleurs et des sons se répondent et la fameuse dichotomie de Baudelaire, oscillant entre le spleen et l'idéal, représente la dualité permanente que veut illustrer le symbolisme : le rapport au Moi. Dans les années 1880, l'esthétique symboliste s'étaye à travers une série de manifestes, dont celui de Jean Moréas, et attire une nouvelle génération d'écrivains. Par exemple, la traduction en français par Baudelaire de l'oeuvre d'Edgard Allan Poe a été d'une influence considérable car il fut à l'origine de plusieurs tropes et images du symbolisme. 

Mais qu'est-ce que la synesthésie ? Du grec syn (avec ou union) et aesthesis (sensation), cette figure de style trouve son origine dans un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Grâce à l'épanouissement qu'offre la synesthésie, le symbolisme s'étend à travers les arts comme la peinture, la poésie et la musique.


Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -

A. Rimbaud



Ici, le poète joue avec les mots, les lettres, les couleurs et les sons (bombinent, rire, colère, vibrements, strideurs) en un tableau très coloré déjà précurseur des Illuminations. Les voyelles deviennent des objets avec lesquels on peut s'amuser et qui portent en elles leurs propres réalités, sens et couleurs (naissances latentes). Les couleurs ont une valeur symbolique. Pour le noir, la cruauté, la nuit (puanteur cruelle, golfes d'ombre) ; pour le blanc, la fierté, la pureté, la légèreté ; pour le rouge, le sang, les lèvres, la colère, les excès ; pour le vert, la sérenité et la paix ; pour le bleu, évocation religieuse des cieux (suprême clairon, anges). Et il passe au violet pour l'évocation des yeux de La Femme. Peut-être une allusion à la jeune personne qui l'aurait accompagné à Paris en février 1871, d'après ses amis. Un point de départ à l'idée du poème, un abécédaire qu'il a du avoir entre les mains, comme tout enfant, quand il apprenait à lire. A chaque lettre correspondait une couleur et un certain nombre de mots : A noire, pour Abeille, Araignée, Astre, Arc-en-Ciel. E était jaune pour Emir, Etendard, Esclave, Enclume. I rouge pour Indienne, Injure, Inquisition, Institut. O azur pour Oliphant, Onagre, Ordonnance, Ours. U vert pour Ure, Uniforme, Urne, Uranie et Y orange pour Yeux, Yole, Yeuse, Yatagan. Une autre interprétation, tirée de la biographie de Rimbaud par Pierre Petitfils, et certainement la plus vraisemblable : Le sonnet est le reflet de l'enseignement musical d'Ernest Cabaner : le chromatisme musical ou audition colorée. Il apprenait le piano à Rimbaud, à l'hôtel des Etrangers, lieu de réunion du Cercle Zutique. Cabaner était le barman et Rimbaud a été son assistant au club pendant quelques mois, ce qui lui permettait de dormir sur place. Musicien bohème arrivé à Paris en 1850, Cabaner fréquentait de nombreux peintres dont Cézanne. Il coloriait les notes et leur attribuait le son d'une voyelle. La méthode avait déjà été imaginée pour les débutants par le Père Castel, au XVIIème siècle. Elle ne pouvait qu'intéresser Arthur, à la recherche d'une langue complète et universelle, résumant tout, "parfums, sons, couleurs", telle que décrite dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871.

Peut-on parler d'un art total ? L'impalpable et la volonté de créer un art total qui ferait se correspondre tous les arts en général est une des ambitions essentielles du symbolisme. Par exemple, le poète va chercher dans la musique une autre forme d'écriture poétique. Verlaine prônait "la musique avant tout"  et Mallarmé s'évertuait à composer des partitions de mots dans lesquels la suggestion de l'indicible dominent.


Blas Priscille (La Note blanche)



Un Coup de dés n'abolira jamais le hasard, S. Mallarmé (Préface) : 



"J’aimerais qu’on ne lût pas cette Note ou que parcourue, même on l’oubliât ; elle apprend, au Lecteur habile, peu de chose situé outre sa pénétration : mais, peut troubler l’ingénu devant appliquer un regard aux premiers mots du Poème pour que de suivants, disposés comme ils sont, l’amènent aux derniers, le tout sans nouveauté qu’un espacement de la lecture. Les “blancs”, en effet, assument l’importance, frappent d’abord ; la versification en exigea, comme silence alentour, ordinairement, au point qu’un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet : je ne transgresse cette mesure, seulement la disperse. Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres et, comme il ne s’agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers — plutôt, de subdivisions prismatiques de l’Idée, l’instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c’est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s’impose le texte. L’avantage, si j’ai droit à le dire, littéraire, de cette distance copiée qui mentalement sépare des groupes de mots ou les mots entre eux, semble d’accélérer tantôt et de ralentir le mouvement, le scandant, l’intimant même selon une vision simultanée de la Page : celle-ci prise pour unité comme l’est autre part le Vers ou ligne parfaite. La fiction affleurera et se dissipera, vite, d’après la mobilité de l’écrit, autour des arrêts fragmentaires d’une phrase capitale dès le titre introduite et continuée. Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite le récit. Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition. La différence des caractères d’imprimerie entre le motif prépondérant, un secondaire et d’adjacents, dicte son importance à l’émission orale et la portée, moyenne, en haut, en bas de page, notera que monte ou descend l’intonation. Seules certaines directions très hardies, des empiètements, etc., formant le contre-point de cette prosodie, demeurent dans une œuvre, qui manque de précédents, à l’état élémentaire : non que j’estime l’opportunité d’essais timides ; mais il ne m’appartient pas, hormis une pagination spéciale ou de volume à moi, dans un Périodique, même valeureux, gracieux et invitant qu’il se montre aux belles libertés, d’agir par trop contrairement à l’usage. J’aurai, toutefois, indiqué du Poème ci-joint, mieux que l’esquisse, un “état” qui ne rompe pas de tous points avec la tradition ; poussé sa présentation en maint sens aussi avant qu’elle n’offusque personne : suffisamment, pour ouvrir des yeux. Aujourd’hui ou sans présumer de l’avenir qui sortira d’ici, rien ou presque un art, reconnaissons aisément que la tentative participe, avec imprévu, de poursuites particulières et chères à notre temps, le vers libre et le poème en prose. Leur réunion s’accomplit sous une influence, je sais, étrangère, celle de la Musique entendue au concert ; on en retrouve plusieurs moyens m’ayant semblé appartenir aux Lettres, je les reprends. Le genre, que c’en devienne un comme la symphonie, peu à peu, à côté du chant personnel, laisse intact l’antique vers, auquel je garde un culte et attribue l’empire de la passion et des rêveries ; tandis que ce serait le cas de traiter, de préférence (ainsi qu’il suit) tels sujets d’imagination pure et complexe ou intellect : que ne reste aucune raison d’exclure de la Poésie — unique source."



Un Coup de dés n'abolira jamais le hasard, S. Mallarmé : Fichier PDF



Analogies et correspondances : la synesthésie



Couleurs et figures géométriques. Kandinsky établit une corrélation entre les trois formes géométriques élémentaires et les trois couleurs primaires : triangle jaune, carré rouge, cercle bleu.

Couleurs, nombres et notes. Newton (1704) était convaincu qu'il devait y avoir une correspondance entre les diverses couleurs et les notes de la gamme. Le père Castel, qui s'oppose à lui en tout quant aux couleurs, cherche cependant la même correspondance. Voltaire, dans les Éléments de philosophie de Newton (1738), p. 182, résume : "La plus grande réfrangibilité du violet répond à ré ; la plus grande réfrangibilité du pourpre répond à mi." Violet/ré, pourpre/mi, bleu/fa, vert/sol, jaune/la, orange/si, rouge/do (ut). Voltaire ajoute : "Cette analogie secrète entre la lumière et le son donne lieu de soupçonner que toutes les choses de la nature ont des rapports cachés que peut-être on découvrira quelque jour." Un occultiste du XIXe siècle, maître Philippe de Lyon, soutenait ceci : "Les sons, comme la lumière, sont formés de couleurs qui exercent une grande influence sur l'organisme. Do (rouge) : il excite le cerveau et agit sur l'estomac et les intestins. Ré (orangé) : il agit sur l'estomac, l'abdomen, les intestins... Mi (jaune) : action sur le cœur, la rate. Fa (vert) : il contracte le diaphragme. Sol (bleu) : il agit principalement sur la partie supérieure des organes et sur les bras. La (indigo) : donne des tremblements (cœur et région cardiaque). Si (violet) : elle agit directement sur le cœur lui-même." Dans son livre, Du spirituel dans l'art (1911), Kandinsky justifie les couleurs par leur musique, il assimile les couleurs à des sons. Klee compare les couleurs à des voix.

 

Vassily Kandinsky (1866-1944) : 
Considéré comme l’un des artistes les plus importants du XXe siècle aux côtés notamment de Picasso et de Matisse, il est un des fondateurs de l’art abstrait...



Blas P. (La Note blanche)

22 déc. 2019

Alain Damasio, La Zone du dehors (extraits)

Que JE ne sois pas un autre. Que jamais il ne le devienne. Voilà la stratégie de fond d'une gouvernement moderne.


L'assignation à personnalité, chacun sait qu'elle commence au sortir du ventre de notre mère avec l'acte de naissance, qu'elle découle du prénom et du nom qu'elle s'inscrit dans le dossier psychologique, signe le livret scolaire, s'étire sur le parcours professionnel répertorié par ce Clastre qui nous hiérarchise tous et qui nous attribue place, case, et rang, et s'exhibe au bout sur la Carte, qui a fini par ramasser sur une simple puce l'ancienne et presque rassurante dispersion des pièces d'identité, du permis de conduire, du carnet de santé, des cartes de séjour, de travail, d'allocation, de crédit, et jusqu'au dossier professionnel, jusqu'au casier judiciaire. Épingler chacun à sa personnalité. A sa biographie archivée. A son identité claire et classée. Que l'on prend soin de prélever tout au long de notre vie. Sans violence mais sans fléchir. Voilà qui permet de fixer les têtes, n'est-ce pas, de les arrimer à elles-mêmes comme on visse le fou à sa folie - une folie savante de bulletin psychiatrique avec ses notes et ses normes, ses seuils minima et maxima, ses moyennes et ses écarts à la moyenne...tout ce qu'un appareil rodé de savoir peut produire pour ordonner le désordre. Confisquer le rapport à soi dans l'épaisseur d'un dossier jamais clos. Vous dire qui vous avez été, comment vous êtes et qui vous devrez être. Non pas mutiler, non pas opprimer ou réprimer l'individu comme on le crie si naïvement : le fabriquer. Le produire de toutes pièces et pièce à pièce. Même pas ex nihilo : à partir de vous-mêmes, de vos goûts, désirs et plaisirs ! Copie qu'on forme tout simplement.


Se libérer, ne croyez surtout pas que c'est être soi-même. C'est s'inventer comme autre que soi. Autres matières : flux, fluides, flammes...Autres formes : métamorphoses. Déchirez la gangue qui scande : "vous êtes ceci", "vous êtes cela, "vous êtes...". Ne soyez rien : devenez sans cesse. L'intériorité est un piège. L'individu ? Une camisole. Soyez toujours pour vous-mêmes votre dehors, le dehors de toute chose".

Dans La Zone du dehors, Alain Damasio y dépeint une société où la surveillance et le contrôle des individus n’ont même plus besoin de la contrainte directe par le pouvoir : chacun a été amené à désirer ce mode de contrôle pour sa sécurité et son bien-être.

Dans cette société, le Clastre est un gigantesque programme de classement des individus, qui les hiérarchise selon une multitude de critères.

Le héros, Capt, est un professeur de philosophie à l’université, et voici une partie de son cours sur la déformation qu’une société peut faire subir à l’identité de l’individu.

« (…) Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » .

« Le Clastre est un traitement régulé qui intervient sur cette fragmentation, la prend rationnellement en charge et l’accélère. Il déconstruit, mais pour remodeler ensuite. (…)

Il déconstruit la façon dont notre conscience cherche à se saisir dans sa vérité. (…)

Il faut comprendre que le Je n’est pas donné d’avance. Il est l’effet d’une production de soi. L’individualité est une composition. Il faut entendre composition, non comme un résultat figé, mais comme un processus en perpétuel devenir. Au sein de cette composition jouent un certain nombre de forces qui tantôt se conjuguent, s’associent, tantôt se subjuguent, tantôt se parasitent et s’exploitent, tantôt influent ou refluent les unes sur les autres, en filets ou en faisceaux. L’analyse de ces forces peut être très diverse, et relève d’un découpage philosophique propre à chaque penseur. » 

Alain Damasio fait alors appel à la conception de Michel Foucault qui voit dans toute société trois types de forces : les pouvoirs, les savoirs et les processus de subjectivation. C’est au troisième type qu’une organisation sociale par fichier — le Clastre, dans ce roman — va s’attaquer pour être la plus efficace.

Capt poursuit son cours :

« La technique du Clastre consiste par conséquent — vous pouvez noter :

1. Déconstruire l’individualité que s’est constituée le sujet, donc :

2. Fragmenter la personnalité. D’abord en quatre pièces distinctes : biologie, comportement social, aptitudes et performances.

3. Affiner la fragmentation, en subdivisant les dividuels obtenus en sous-dividuels, puis en sous-sous-dividuels, etc. jusqu’à la plus petite unité dividuelle politiquement utile. Nous appellerons « trait » cette unité minimale. Nous avons vu que le Clastre nous découpe en plus de quatre cents traits de caractères.

4. Isoler chacun de ces traits. Défaire les liens qui les unifiaient au sein de la personnalité. Cette étape est cruciale puisqu’elle assure, pour les pouvoirs, l’éparpillement des pièces qui, liées dans notre corps, nous faisaient nous produire comme une personnalité « personnelle », si je puis dire.

5. Soumettre chacun de ces traits à une évaluation qualitative et quantitative : examiner, mesurer, noter. Homogénéiser les notes ainsi obtenues. Corriger les écarts. Lisser les anomalies.

6. Hiérarchiser les notes lissées. Les distinguer en poids et en importance afin de valoriser spécialement les traits les plus utiles à la société : amabilité, docilité, conformisme, respect des normes, etc.

À partir du point 7 commence la reconstruction de la personnalité.

7. Grouper à présent les traits entre eux, selon les exigences sociales en cours. Par exemple, la beauté du visage avec la fréquence des sourires, pour imposer un modèle de sociabilité. Ou un âge et une biologie avec des performances pour constituer le caractère « productif ».

8. Recomposer enfin toute la personnalité qui avait été mise en pièces, en fonction des regroupements établis et des hiérarchies attribuées à ces groupements.

9. Noter le composé final. Attribuer le rang équivalent à cette note. Attribuer le nom équivalent à ce rang.

10. Assigner ce nom — avec un portrait rédigé de deux pages et toutes les notes attribuées aux quatre cents traits de personnalité — à l’individu traité ».

Certes, nous ne vivons pas dans une telle société qui nous attribuerait un nom en fonction de la hiérarchie sociale. Mais on peut se demander si ce processus de fragmentation n’agit pas déjà pleinement, ne serait-ce que dans les données quantitatives résultant des sondages d’opinion ou des études de marché qui conduisent à répartir les individus en des catégories (ou dividualités) toujours plus ramifiées.

À partir de quand cesse-t-on d’être un individu, ayant à construire son identité personnelle dans la continuité, pour devenir une recomposition artificielle et fonctionnelle de dividuels, gérés par différents organismes ?

Pour mon bien-être par exemple, tel site de vente sur Internet aura retenu l’historique de mes achats pour déterminer mes goûts et anticiper sur de futures ventes. Pour la sécurité de tous et de chacun, on envisagerait de ficher mes diverses activités susceptibles d’intervenir dans la société, voire de la troubler.

Rien de désagréable ni de contraignant, apparemment…

« Mais c’est précisément la grande force d’un système tel que le Clastre que (…) de paraître aussi inefficace qu’inoffensif. C’est pourtant devenu une loi dans nos sociétés : plus un pouvoir se veut efficace, moins il se manifeste comme pouvoir ».

La société s’adresse de moins en moins à des individus, et construit des argumentaires spécifiques pour chaque type de dividuels. Et puisque chacun semble y trouver son compte, on finit par croire que l’on se définit en tant que tel ou tel dividu.

En définitive, le dividuel est ce qui vient rompre avec les trois grands critères de l’identité personnelle que sont l’unité, l’unicité et l’ipséité.


Alain Damasio,  La Zone du dehors "La Volte"



Articles :


 La Zone du dehors, en résumé sur France Culture : "2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s'opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu'on forme, tout simplement. Au coeur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte".



Vos Souvenirs sont votre avenir (Monde Diplomatique) : ""Nous avons une cellule spécialisée dans le storytelling conspirationniste. Scénaristes, réalisateurs, écrivains, conteurs, anthropologues et mythologues. Plus les psys. Les théories du complot obéissent à un besoin de réassurance, vous le savez. Dans un terreau paranoïde comme la société israélienne, c’est un excellent choix. Nous travaillons par générations successives d’infos partielles et éclatées, issues de sources perçues comme crédibles mais occultes, en favorisant les effets de viralité. En doublant des souvenirs encodés dans les réseaux physiques, par l’eau, et des « preuves » laissées sur les réseaux numériques, nos mythologues fabriquent des MEM — mémoires à effets mimétiques — qui deviennent rapidement très partagées. Ensuite, nous laissons infuser quelques semaines, afin de voir dans quel sens se construit le récit imaginaire, et nous l’accompagnons. Cette technique évite les risques de rejet puisqu’on s’appuie sur les attentes du public et ses propres pulsions narratives. Le complot est un magnifique producteur d’histoires romanesques, très proche du thriller dans sa soif de dévoilement progressif. Après incubation, notre cellule prend le relais en canalisant la conduite de récit, en essaimant çà et là des indices, en suscitant des twists, plot points, climax, fausses pistes, etc".


— Vous mettez en scène l’imaginaire des gens…"



Surveiller et punir, Michel Foucault : 


Résumé Surveiller et punir, Michel Foucault (1975) PDF : 

http://www.adeppi.be/fichiers/publications/Surveiller%20et%20punir.pdf


"Le moment historique des disciplines, c’est le moment ou naît un art du corps humain, qui ne vise pas seulement la croissance de ses habiletés, ni non plus l’alourdissement de sa sujétion mais la formation d’un rapport qui dans le même mécanisme le rend d’autant plus obéissant qu’il est plus utile, et inversement. Se forme alors une politique des coercitions qui sont un travail sur le corps, une manipulation calculée de ses éléments, de ses gestes, de ses comportements ». La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps « dociles ».


Résultat de recherche d'images pour "michel foucault panoptique"Ce que Foucault a perçu de notre société, n’a cessé d’inspirer. D’autres philosophes, tel Gilles Deleuze, mais aussi ceux qui tentent d’anticiper ce que pourrait devenir notre société. C’est le cas, notamment, d’Alain Damasio, romancier et auteur de la Zone du Dehors, dont les écrits ont été fortement influencés par les travaux de Foucault, et notamment par le concept du panoptique de Bentham. Caméras de surveillance, smartphones, affaire PRISM… Les problématiques autour de la surveillance tendent à prouver que ce qu’a perçu le philosophe de notre société, est, plus que jamais, d’actualité.

Foucault cherche à rendre visible ce qui l’est déjà, à “faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas”.

Évoquer Foucault, c’est immédiatement songer à l’ouvrage le plus emblématique de sa pensée :Surveiller et punir, paru en 1975. Michel Foucault y décrit la prison, le supplice, et s’intéresse particulièrement aux questions de contrôle et de discipline. Il dresse un constat essentiel à sa réflexion : là où les dynamiques de punition ont été, depuis le XVIe siècle, un moyen pour le pouvoir d’être visible, elles tendent peu à peu à s’inverser. Le pouvoir ne souhaite plus s’exposer ; le plus grand nombre doit être visible du plus petit nombre.

Face à l’ordre rigide, Foucault dégage la pensée de l’autodiscipline, des normes souples, et esquisse les grandes lignes d’une société de surveillance et de contrôle qui va être rendue réelle grâce à l’essor des technologies.

Dans “Surveiller et punir”, le philosophe consacre tout un chapitre au panoptique, cette invention de Jeremy Bentham, philosophe et réformateur britannique, dont le principe est le suivant : le panoptique est une tour centrale dans laquelle se trouve un surveillant, autour de cette tour des cellules sont disposées en cercle. La lumière entre du côté du prisonnier, et le surveillant peut ainsi le voir se découper en ombre chinoise dans sa cellule. Il sait si le détenu est présent ou non, ce qu’il fait ou ne fait pas. A l’inverse, le surveillant étant invisible, le prisonnier ignore s’il est surveillé ou non. Ce principe, Foucault ne le cantonne pas à la prison, mais l’étend aux ateliers de fabrication, aux pensionnats, aux casernes, etc.

Le panoptique, c’est finalement faire de la visibilité la prison. On cesse d’enfermer pour mettre en pleine lumière. L’essentiel, c’est que l’on se sache surveillé. Le pouvoir est automatisé et désindividualisé, puisqu’il n’est pas vu.

“L’effet du panoptique est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. (...) La surveillance est permanente dans ses effets, même si discontinue dans son action”, écrit Michel Foucault.
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Le modèle architectural qui symbolise l’avènement des prisons modernes est le « panoptique ». Inventée à la fin du XVIIIe siècle par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), cette « maison d’inspection » n’est pas exclusivement réservée aux détenus : dans Panopticon, un livre paru en 1791, le réformateur britannique estime qu’elle peut également s’appliquer à d’autres lieux de « surveillance » – manufactures, hôpitaux ou écoles. Il s’inspire des travaux de son frère Samuel, un ingénieur qui a imaginé, quelques années plus tôt, un atelier industriel de ce type en Russie. 

Le principe du panoptique est simple : une tour centrale permet aux geôliers de surveiller, sans être vus, tous les faits et gestes des prisonniers, enfermés en cellules dans un bâtiment en anneau encerclant la tour. Le philosophe libéral, qui a été proclamé « citoyen d’honneur » par la Révolution française, y voit un immense progrès : la morale sera « réformée », la santé « préservée », l’industrie « revigorée », l’instruction « diffusée », les charges publiques « allégées », l’économie « fortifiée ». « Le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché mais dénoué – tout cela par une simple idée architecturale », écrit-il dans son livre. 



Dans Surveiller et punir, paru en 1975, Michel Foucault estime que cette « visibilité organisée entièrement autour d’un regard dominateur et surveillant » est au cœur du modèle disciplinaire moderne. « Le vrai effet du Panopticon, c’est d’être tel que, même lorsqu’il n’y a personne, l’individu dans sa cellule, non seulement se croie, mais se sache observé, qu’il ait l’expérience constante d’être dans un état de visibilité pour le regard. » « Pas besoin d’armes, de violences physiques, de contraintes matérielles. Mais un regard qui surveille et que chacun, en le sentant peser sur lui, finira par intérioriser au point de s’observer lui-même : chacun, ainsi, exercera cette surveillance sur et contre lui-même. »

C’est cette idée que s’approprie Alain Damasio dans son premier roman d’anticipation, La Zone du Dehors, où il créé une société dystopique nommée Cerclon, et où il extrapole le concept de panoptique décrit par Michel Foucault. Au coeur du problème : la mutation d’un régime de pouvoir, qui s’étend au-delà de la prison. Blas P. (La Note blanche)

“Ce que Foucault sent, c’est que le pouvoir va devoir procéder autrement, beaucoup plus souplement, insidieusement, et en faisant une sorte d’échange : on troque une partie de notre liberté au nom d’une vie plus fluide. Il anticipe le fait qu’on passe d’un régime disciplinaire à un régime plus normatif”, explique Alain Damasio.

EmissionFranceCulture(podcast):http://www.franceculture.fr/2014-06-13-la-societe-de-surveillance-de-foucault


Les autres œuvres d'Alain Damasio : 


  • La Horde du Contrevent (2004)
  • Les Furtifs (2019)


Le monde d'Alain Damasio en musique : 


Pour La Horde du Contrevent, l'auteur avait pour objectif d'ajouter de la musique à son oeuvre afin que le lecteur s'immerge dans l'univers décrit. Il parvient à le faire avec Les Furtifs. Voici un court montage du groupe Rone où Alain Damasio défend ses positions politiques, philosophiques et littéraires pour la sortie des Furtifs. "La nécessité d'être". 

22 août 2019

Baudelaire, quelques extraits..."Le Vice ou Le Pêché" de Franz Von Stuck

" Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer ?
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître ! "
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : - " Je sens s'élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !

Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! "

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.

Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'âpre stérilité de votre jouissance,
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous !

[...]

Baudelaire,
Extrait des "Femmes Damnées, Delphine et Hippolyte ", dans les "Épaves" des Fleurs du mal.


Le Vice ou Le Pêché de Franz Von Stuck
















"Dans le sommeil, ce voyage aventureux de tous les soirs, il y a quelque chose de positivement miraculeux; c'est un miracle dont la ponctualité a émoussé le mystère. Les rêves de l'homme sont de deux classes. Les uns, pleins de sa vie ordinaire, de ses préoccupations, de ses désirs, de ses vices, se combinent d'une façon plus ou moins bizarre avec les objets entrevus dans la journée, qui se sont indiscrètement fixés sur la vaste toile de sa mémoire. Voilà le rêve naturel; il est l'homme lui-même. Mais l'autre espèce de rêve ! Le rêve absurde, imprévu, sans rapport ni connexion avec le caractère, la vie et les passions du dormeur ! Ce rêve, que j'appellerai hiéroglyphique, représente évidemment le côté surnaturel de la vie, et c'est justement parce qu'il est absurde que les anciens l'ont cru divin. Comme il est inexplicable par les causes naturelles, ils lui ont attribué une cause extérieure à l'homme ; et encore aujourd'hui, sans parler des onéiromanciens, il existe une école philosophique qui voit dans les rêves de ce genre tantôt un reproche, tantôt un conseil ; en somme, un tableau symbolique et moral, engendré dans l'esprit même de l'homme qui sommeille. C'est un dictionnaire qu'il faut étudier, une langue dont les sages peuvent obtenir la clef (...) La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse car c'est par le rêve que le l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné".

Baudelaire, extrait des Paradis artificiels (pdf)


Article à lire :

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17 juin 2019

La Philosophie de l’oubli

Résultat de recherche d'images pour "Friedrich Nietzsche""Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur: la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l’exemple extrême: un homme qui serait incapable de ne rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir; celui-là ne croirait pas à sa propre existence, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait même plus bouger un doigt. Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation. "

"Heureux les oublieux car ils viendront à bout de leur bêtise"

Les Considérations inactuelles ou Considérations intempestives, une série de quatre œuvres philosophiques et polémiques de Friedrich Nietzsche (1873 - 1876).

1 juin 2019

Le Loup des steppes,Hermann Hesse (1927)

Ecrit en 1927, Le Loup des steppes reçoit immédiatement les éloges de l'écrivain Thomas Mann qui admet avoir réappris à lire avec ce roman. Même s'il ne reçoit pas l'adhésion de toutes les critiques, (Robert Musil sera très acide à son égard) Le Loup des steppes va prend une dimension considérable pour la jeunesse des 60-70 en devenant l'oeuvre phare de cette génération en quête d'un renouveau de la culture et de la société. Pourtant, l'oeuvre est moins un roman créateur et positif qu'une analyse sans concession de l'homme moderne et du monde dans lequel il évolue. Dans la vie d'Hermann Hesse, le roman incarne la crise de nihilisme qu'il a traversée pendant les années 20 et 30. Le Loup des steppes est le fond du gouffre existentiel de l'auteur, mais il lui a permis de trouver dans ces ténèbres de quoi retrouver une nouvelle stabilité dans sa vie. S'il n'apporte pas explicitement de réponses aux questions posées, au moins indique-t-il l'essentiel des enjeux de notre civilisation : l'éclatement du sujet occidental et la mal-être qu'engendre le conflit entre société et individualité.

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Résumé :

 


Harry Haller est un loup solitaire. Haïssant la société et les individus qui y évoluent, il est condamné à une aigreur perpétuelle envers tout et tout le monde. Lui, qui est aristocratique dans ses goûts, son exigence envers lui-même, son désir de perfectibilité et son mépris acerbe de toute la société bourgeoise,  il se voit contraint de retourner  dans cette société qui l’a vu naître et qui lui a inculqué des besoins et idées dont il ne peut plus se défaire ; son passé et son histoire découlent de ce monde. Conscient de cette impasse, il décide de s’ouvrir la gorge avec un rasoir, mais la peur de la mort l’en empêche. Un soir, alors qu’il errait dans des ruelles, son chemin croise celui de Hermine, jeune femme pétillante mais elle aussi consciente de la décadence du monde qui l’entoure. Progressivement, elle va l’aider à concilier ses contradictions : être un individu antisocial, critique et ironique, et assouvir sa soif de sensualité, de bien-être et de jouissance. Hermine lui fera découvrir le fox-trot, le jazz, l’art dit populaire pour lui permettre de laisser libre cours à ses pulsions émancipatrices. Suite à cette découverte, lors d’un délire hallucinatoire, Haller va laisser s’exprimer les différentes facettes de sa personnalité et les pulsions dionysiaques qui l’habitent.

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Harry Haller, le loup solitaire :



Harry Haller est un homme solitaire, misanthrope, cynique, anticonformiste et vagabond notoire.  Mais comble du paradoxe, cet état n’est pas le fruit de son tempérament ni d’une volonté purement destructrice, mais plutôt de sa lucidité sur la vacuité de la société bourgeoise, de ses valeurs, de ses habitudes et de ses mœurs.  Il n’est pas intégré au monde des hommes ( la meute) car elle lui est incompréhensible, dangereuse pour son individualité et  vouée à la destruction, il préfère donc s’en éloigner pour se préserver. Mais cet éloignement  le fait souffrir car malgré son dégoût profond pour les idéaux bourgeois (l’argent, la réussite professionnelle, le pédantisme, le goût creux et vain pour l’art), il se sent irrémédiablement attiré par la société. D’où son profond mal-être qui n’est pas sans rappeler l’amusante, mais tragique fable du porc-épic de Schoppenhauer. L’homme est un animal social qui ne peut vivre seul s’il ne veut pas mourir de froid, il doit donc se rapprocher d’un groupe. Mais si cette proximité devient promiscuité, le porc-épic se blesse avec ses congénères. Il s’éloigne donc pour se prémunir des autres mais, seul, il a à nouveau froid, donc il revient. Toute la finesse de l’homme ayant conscience de ce besoin d’être assez entouré pour ne pas être seul,  tout en étant assez éloigné pour ne pas se piquer, réside dans l’art de trouver la bonne distance. Haller ne trouve pas cette bonne distance, tout le ramène irrémédiablement à la société où il peine à supporter les «  nids petits-bourgeois extrêmement convenables, aux escaliers bien astiqués, avec cette odeur de paix, d’ordre, de propreté et de bienséance.». La source première du mal-être de ce loup est son intelligence qui perce froidement les mensonges et illusions de la société, de la morale bourgeoise et de ses fausses idoles. Hommes raffiné et d’une culture sans faille, Haller fait peur aux personnes qu’ il aborde, tout d’abord parce qu’il ne peut se plier à la médiocrité de la plupart d’entre eux, ensuite parce que sa lucidité ne lui donne pas le luxe de se mentir à lui-même ni aux autres, ce qui rend ses conversations souvent tranchantes et douloureuses :



" Le regard du loup des steppes pénétrait notre époque tout entière, son agitation affairée, son arrivisime, le jeu superficiel d’une vie intellectuelle prétentieuse, insipide. Ah, et malheureusement il allait plus profond encore, il ne s’arrêtait pas simplement à ce qu’il y avait de corrompu et de désespérant dans notre monde contemporain, dans notre pensée, dans notre culture ; il accédait au cœur de tout ce qui était humain ! ".
              
Mais ce regard acerbe peut aussi bien prendre pour cible le monde que lui-même, ainsi découvre-t-on très vite que ce qu’il méprise le plus ne vient pas de l'extérieur :

« si impitoyables et destructeurs que fussent ses discours sur les institutions et les personnes, jamais il ne s’excluait du lot ; il était lui-même toujours le premier à être la cible de se sarcasmes. ». Sa distance de la meute ne lui fait jamais oublier qu’il est lui-même loup, d’où sa férocité envers ce qui l’habite et qu’il ne peut cesser d’ignorer « un loup des steppes […] ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture. »



L'état sauvage et l'homme social :



Un passage illustre ce tiraillement entre le loup qui cherche à retourner à l'état sauvage et méprise tout ce qui l'entoure, et l'homme social qui se sent lié à ce monde :  Harry a accepté l’invitation d'un couple de bourgeois, il se voit alors contraint, sans trop savoir pourquoi, de se plier aux règles qu’ impliquent ce genre d’événement « les politesses, les bavardages scientifiques et la contemplation du bonheur familial d’autrui. » à quoi s’ajoute les compliments forcés « Nous nous saluâmes et nombre de nouvelles fausses notes ne tardèrent pas à suivre la première. La dame me félicita pour ma forme resplendissante. Or je savais pertinemment que j’avais beaucoup vieilli […] ». Mais étrangement, il se met à s'inquiéter de sa tenue, de la négligence de son rasage. Son éducation bourgeoise commence à se faire ressentir malgré son épaisse fourrure de loup cynique. Il prend malgré tout sur lui, répond aux questions avec franchise mais celle-ci n’est guère appréciée surtout lorsque, devant un portrait de Goethe, il avoue trouver la manière dont est représenté le poète très " petit-bourgeois et vaine". A table, les discussions se poursuivent mais il ne parvient pas à faire taire le loup des steppes. Ses arguments fusent, ses pointes transpercent les hôtes, il sort de la soirée en fuyant ce monde qu’il méprise et qu’ il ne peut plus réintégrer. Le loup a gagné ! Mais cette victoire du loup le détruit peu à peu, il voit très vite l'impasse que représente sa vie.

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Ce genre de caractère éruptif, fier, intransigeant et détestant le mensonge sous toutes ses formes, n’est pas sans rappeler celui d’hommes comme Stendhal, Baudelaire, Suarès ,Wilde et surtout Nietzsche qui est explicitement cité dans le texte à plusieurs reprises. Le philosophe a nourri Hesse pendant cette période et l’on peut dire sans mal que Le Loup des steppes illustre à la fois une facette de la philosophie nietzschéenne ( critique de l’homme moderne et de ses valeurs, goût de la grandeur et de la puissance d’exister, perception des forces dionysiaques à l’oeuvre dans l’homme, mépris aristocratique pour le populaire et la masse, lutte des forts et des faibles, l’amor fati, l’antirationnalisme ) et le questionnement de ses limites. Ce roman sera le sommet, et l’apogée de cette période nietzschéenne avant que Hesse ne forge une nouvelle vision du monde, de l’homme et surtout une nouvelle manière d’exister, qui sera incarnée par son chef d’œuvre ultime Le Jeu des perles de verre .


Des grands rêves :


    
Un soir, Haller découvre sur un banc un exemplaire du livre Le Loup des steppes, ce qui provoque aussitôt un sursaut du lecteur qui voit là l’occasion de la construction d’une mise en abîme déroutante. Ce livre, qui a pour avertissement « Réservé aux insensés »,  présente l’homme moderne comme un être dont l’ego a complètement éclaté pour ne former plus qu’une mosaïque de personnalités contradictoires qu’il tente en vain de rendre uniforme et cohérente. Véritable bréviaire nietzschéen où l’on rencontre le surhomme, le conflit entre pulsions dionysiaques et apolliniennes, l’inéluctabilité de la souffrance comme voie artistique et fruit de la manifestation de la grandeur en chacun, mépris des idéaux bourgeois, ce livre révèle la nature le problème fondamental du loup des steppes, et par extension de l'homme moderne : l’âme de l’homme est un miroir brisé et vouloir reconstituer le miroir avec ses fragments est cause perdue. Depuis la crise du nihilisme que philosophes (Nietzsche), écrivains (Dostoïevski) et poète (Baudelaire, et Rimbaud d'une certaine manière) ont identifiée, l'homme occidental, qui avait fondé sa conception de l'homme sur des principes rationalistes issu de l'antiquité ("connais toi toi-même") puis du cartésianisme ("je pense donc je suis"), cet homme ne peut plus dire "je", distinguer le sujet de l'objet, concevoir un moi uni et connaissable par la raison. 

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Cette incapacité est le fruit d'un long processus en marche depuis la renaissance où l'on voit le développement de l'esprit scientifique qui va très vite devenir prééminent dans tous les domaines. Avant cette période dite moderne,la vie et les actes d'un individu étaient jugés à l'aune des vertus et ses vices de la morale chrétienne. Mais la science, les découvertes du Nouveau Monde, les systèmes philosophiques etc. ont eu pour effet de peu à peu réduire le territoire de Dieu, sa responsabilité de l'homme et son pouvoir jusqu'à ce qu'en 1789, un Roi, représentant de Dieu sur Terre soit décapité sans que la foudre ne s'abatte sur le monde. Les idéaux, la morale, tout s'effondre puisque l'immense vide du ciel est révélé aux hommes. Nietzsche constate que "Dieu est mort" et, contrairement à une idée toujours répandue, n'est en aucune manière rassuré par cette mort car il pressentait que, sans boussole, les hommes allaient se diriger vers les nouvelles idoles que la modernité dressait sur le no man's land laissait par Dieu : la science, la politique, la démocratie et donc le pouvoir des masses, l'argent, l'Etat, le socialisme etc. Il pensait que cette mort serait un désastre si l'homme ne trouvait pas très vite assez de force pour engendrer de nouvelles valeurs durables et fécondes; il espérait voir l'avènement du surhomme, nous assistons au règne du Dernier des hommes, celui que Haller méprise de tout son être. Un exemple éloquent de ce nihilisme moderne : lorsque l'on vient annoncer à Henri IV que le peuple est mécontent, il craint de blesser Dieu par son incapacité à satisfaire ses sujets et décide donc de leur apporter un peu d'aide; lorsque Staline apprend qu'une ville s'est soulevée contre lui, sachant qu'il ne serait puni par personne, il décide d'exterminer le village. "Si Dieu est mort, alors tout est permis"( Les Frères Karamazov), jamais phrase d'écrivain n'aura eu autant d'exemples pour l'alimenter.

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Cette mort de Dieu fut suivie par la mort de l'Homme, car la psychologie et la médecine ont révélé que l'homme était fait de chair, de sang et de pulsion incontrôlables qui engendraient des états dépressifs, des joies, des peurs etc. Comme le dira Rimbaud "Je est un autre" puis Nietzsche "Quelque chose pense", l'homme n'est plus cet être au moi uniforme, gardien de son âme et maître de ses pensées..

Cette illusion d’un moi uniforme, stable et donc appréhendable rationnellement (par la philosophie et la psychanalyse), proviendrait de l’analogie trompeuse de l’esprit aussi uni que le corps « en tant que corps, chaque homme est un ; en tant qu’âme, il ne l’est jamais. ». Ce piège, l’Orient n’y est pas tombée dedans et il suffit de lire les brahmanes, les Upanishads ou les taoïstes pour voir que cette partie du monde a compris que le salut de l’âme ne réside par dans la crispation de l’ego mais dans la dissolution du moi dans le Tout du monde. Voilà sans doute pourquoi Hesse a voué une grande admiration pour les croyances orientales, elles apportent depuis longtemps la réponse aux inquiétudes occidentales de l’homme et de son rapport au monde. Haller est conscient de cette fragmentation de l’homme qui va jusqu’à rendre impossible la conception même d’homme, de personnalité, de sujet.


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Hermine va venir alléger le fardeau de Haller en lui apprenant à faire taire une raison paralysante. Mais avant de libérer le loup, Hermine lui fait prendre conscience d’un fait qu’il ne nier : malgré sa lutte contre la bassesse et l’idiotie, pour la grandeur des artistes et des projets élèves, sa revendication d’une humanité supérieure, il n’en restait pas moins un bourgeois qui se refusait comme tel « Harry Haller s’était merveilleusement travesti en idéaliste et en contempteur du monde, en ermite mélancolique et en prophète  courroucé, mais au fond, c’était un bourgeois. » voilà pourquoi il ne put se trancher la gorge. Hermine ne nie pas la nécessité d’avoir dans ce monde de grandes âmes comme la sienne, elle revendique même leur importance mais, sans illusion, elle dévoile la réalité de l’époque : le monde n’a que faire des héros antiques, des grands hommes, des  valeurs telles que le courage, la bravoure, la droiture, le sublime, l’art :

« Tu avais en toi une vision de l’existence, une foi, une exigence. Tu étais prêt à t’engager, à souffrir, à faire de sacrifices. Mais petit à petit, tu as remarqué que le monde n’exigeait de ta part aucun engagement, aucun sacrifice, aucune attitude de ce genre. Tu l’as compris : l’existence n’est pas une épopée avec des héros et autres grands personnages ; elle ressemble au contraire à un joli petit salon bourgeois, où l’on se satisfait pleinement de manger et de boire, de déguster du café en tricotant des chaussettes, de jouer au tarot en écoutant la radio. Quant à celui qui est animé de désirs, qui porte ne lui autre chose, la grandeur héroïque et le sublime, le culte des grands poètes ou celui des saints, c’est un fou et un Don Quichotte. ». 

Quoi de plus terrible pour une grande âme que de se savoir dans une époque où il n’a plus sa place ? Haller comprend alors l’origine du fameux rire des sages, le rire tonitruant de celui qui sait au milieu des ignorants ; tragique, puissant et glacial il perce à jour les idoles, les fausses valeurs et la vanité des choses humaines. 
C’est par le plaisir et la jouissance que Harry va retrouver un certain goût à la vie l’espace de quelques pas de danses. Durant cet instant, sa raison se dissipe, son moi se tait, il n’écoute plus que le frissonnement de son corps emporté par le mouvement rythmique du fox-trot :

« Eh bien, pensais-je entre deux danses, peu importe ce qui m’arrivera demain car, moi aussi, j’ai fini par être heureux, par rayonner de joie, par me libérer de moi-même… J’avais perdu toute notion du temps ; aussi j’ignore combien d’heures ou de minutes dura cette grisante félicité. Transporté de joie, je flottais dans la cohue des danseurs enivrés, effleuré par des parfums, des sons, des soupirs, enflammé par des regards inconnus…»

Hesse ne fait ici l’éloge des plaisirs de surface puisque immédiatement après, Harry et Hermione sont d’accord sur le fait que ces plaisirs là ne peuvent fonder une optique de vie (par contre c’est devenu celle de notre époque qui fait passer son consumérisme outrancier pour de l’hédonisme, la vulgarité comme indice de liberté d’esprit). Ces plaisirs offre un bien-être, un relâchement des tensions qu’accumule un individu et permettent à ce dernier d’exprimer des pulsions enfouies. Le temps d’une danse, l’homme moderne oublie le précipice qui s’étend à ses pieds.



Conclusion :



Récit initiatique, roman psychologique, œuvre philosophique et méta-textuelle, grand cri poussé par un auteur pressentant le nazisme  et les délires du siècle ? Le Loup des steppes combine adroitement tous ces éléments pour former un diamant noir, tranchant, inquiétant mais beau. Les questions qu’il pose demeures plus que jamais d’actualité pour notre époque. Comment vivre alors que le moi est un chaos et que le monde offre autant de sujet de révolte que de dégoût ? Le Loup des steppes n’offre pas vraiment de réponses, et l’on termine le roman sans savoir ce qu’il adviendra de cet homme si singulier et pourtant si emblématique de notre époque. Sombre, désespéré, empreint d’un sentiment de résignation face à l’impasse  de la vie moderne et de sa culture, cette oeuvre nous dresse le portrait d’un homme dont la malédiction réside dans sa lucidité et sa trop grande idée de l’homme pour s’accommoder d’un monde fait de leurres, de lâcheté et d’uniformité dans le médiocre. Si René Char disait que « la lucidité est la blessure  la plus proche du soleil », nous pouvons dire que Haller s'est brûlé les ailes à trop vouloir lutter contre ce monde. Il ne peut nier ce constat accablant d’un désastre annoncé. Il faudra attendre le Jeux des perles de verre pour avoir à la fois un contre-poids lumineux, une réponse et le prolongement du Loup des steppes. Il ne nous reste plus qu'à nous dire, comme Nietzsche, que  «  tant d’aurores n’ont pas encore lui » ( citation du Rigveda par Nietzsche dans son exergue à Aurore) .

Blas P. (La Note blanche)

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