1 juin 2019

Le Loup des steppes,Hermann Hesse (1927)

Ecrit en 1927, Le Loup des steppes reçoit immédiatement les éloges de l'écrivain Thomas Mann qui admet avoir réappris à lire avec ce roman. Même s'il ne reçoit pas l'adhésion de toutes les critiques, (Robert Musil sera très acide à son égard) Le Loup des steppes va prend une dimension considérable pour la jeunesse des 60-70 en devenant l'oeuvre phare de cette génération en quête d'un renouveau de la culture et de la société. Pourtant, l'oeuvre est moins un roman créateur et positif qu'une analyse sans concession de l'homme moderne et du monde dans lequel il évolue. Dans la vie d'Hermann Hesse, le roman incarne la crise de nihilisme qu'il a traversée pendant les années 20 et 30. Le Loup des steppes est le fond du gouffre existentiel de l'auteur, mais il lui a permis de trouver dans ces ténèbres de quoi retrouver une nouvelle stabilité dans sa vie. S'il n'apporte pas explicitement de réponses aux questions posées, au moins indique-t-il l'essentiel des enjeux de notre civilisation : l'éclatement du sujet occidental et la mal-être qu'engendre le conflit entre société et individualité.

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Résumé :

 


Harry Haller est un loup solitaire. Haïssant la société et les individus qui y évoluent, il est condamné à une aigreur perpétuelle envers tout et tout le monde. Lui, qui est aristocratique dans ses goûts, son exigence envers lui-même, son désir de perfectibilité et son mépris acerbe de toute la société bourgeoise,  il se voit contraint de retourner  dans cette société qui l’a vu naître et qui lui a inculqué des besoins et idées dont il ne peut plus se défaire ; son passé et son histoire découlent de ce monde. Conscient de cette impasse, il décide de s’ouvrir la gorge avec un rasoir, mais la peur de la mort l’en empêche. Un soir, alors qu’il errait dans des ruelles, son chemin croise celui de Hermine, jeune femme pétillante mais elle aussi consciente de la décadence du monde qui l’entoure. Progressivement, elle va l’aider à concilier ses contradictions : être un individu antisocial, critique et ironique, et assouvir sa soif de sensualité, de bien-être et de jouissance. Hermine lui fera découvrir le fox-trot, le jazz, l’art dit populaire pour lui permettre de laisser libre cours à ses pulsions émancipatrices. Suite à cette découverte, lors d’un délire hallucinatoire, Haller va laisser s’exprimer les différentes facettes de sa personnalité et les pulsions dionysiaques qui l’habitent.

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Harry Haller, le loup solitaire :



Harry Haller est un homme solitaire, misanthrope, cynique, anticonformiste et vagabond notoire.  Mais comble du paradoxe, cet état n’est pas le fruit de son tempérament ni d’une volonté purement destructrice, mais plutôt de sa lucidité sur la vacuité de la société bourgeoise, de ses valeurs, de ses habitudes et de ses mœurs.  Il n’est pas intégré au monde des hommes ( la meute) car elle lui est incompréhensible, dangereuse pour son individualité et  vouée à la destruction, il préfère donc s’en éloigner pour se préserver. Mais cet éloignement  le fait souffrir car malgré son dégoût profond pour les idéaux bourgeois (l’argent, la réussite professionnelle, le pédantisme, le goût creux et vain pour l’art), il se sent irrémédiablement attiré par la société. D’où son profond mal-être qui n’est pas sans rappeler l’amusante, mais tragique fable du porc-épic de Schoppenhauer. L’homme est un animal social qui ne peut vivre seul s’il ne veut pas mourir de froid, il doit donc se rapprocher d’un groupe. Mais si cette proximité devient promiscuité, le porc-épic se blesse avec ses congénères. Il s’éloigne donc pour se prémunir des autres mais, seul, il a à nouveau froid, donc il revient. Toute la finesse de l’homme ayant conscience de ce besoin d’être assez entouré pour ne pas être seul,  tout en étant assez éloigné pour ne pas se piquer, réside dans l’art de trouver la bonne distance. Haller ne trouve pas cette bonne distance, tout le ramène irrémédiablement à la société où il peine à supporter les «  nids petits-bourgeois extrêmement convenables, aux escaliers bien astiqués, avec cette odeur de paix, d’ordre, de propreté et de bienséance.». La source première du mal-être de ce loup est son intelligence qui perce froidement les mensonges et illusions de la société, de la morale bourgeoise et de ses fausses idoles. Hommes raffiné et d’une culture sans faille, Haller fait peur aux personnes qu’ il aborde, tout d’abord parce qu’il ne peut se plier à la médiocrité de la plupart d’entre eux, ensuite parce que sa lucidité ne lui donne pas le luxe de se mentir à lui-même ni aux autres, ce qui rend ses conversations souvent tranchantes et douloureuses :



" Le regard du loup des steppes pénétrait notre époque tout entière, son agitation affairée, son arrivisime, le jeu superficiel d’une vie intellectuelle prétentieuse, insipide. Ah, et malheureusement il allait plus profond encore, il ne s’arrêtait pas simplement à ce qu’il y avait de corrompu et de désespérant dans notre monde contemporain, dans notre pensée, dans notre culture ; il accédait au cœur de tout ce qui était humain ! ".
              
Mais ce regard acerbe peut aussi bien prendre pour cible le monde que lui-même, ainsi découvre-t-on très vite que ce qu’il méprise le plus ne vient pas de l'extérieur :

« si impitoyables et destructeurs que fussent ses discours sur les institutions et les personnes, jamais il ne s’excluait du lot ; il était lui-même toujours le premier à être la cible de se sarcasmes. ». Sa distance de la meute ne lui fait jamais oublier qu’il est lui-même loup, d’où sa férocité envers ce qui l’habite et qu’il ne peut cesser d’ignorer « un loup des steppes […] ; un animal égaré dans un monde qui lui est étranger et incompréhensible ; un animal qui ne trouve plus ni foyer, ni oxygène, ni nourriture. »



L'état sauvage et l'homme social :



Un passage illustre ce tiraillement entre le loup qui cherche à retourner à l'état sauvage et méprise tout ce qui l'entoure, et l'homme social qui se sent lié à ce monde :  Harry a accepté l’invitation d'un couple de bourgeois, il se voit alors contraint, sans trop savoir pourquoi, de se plier aux règles qu’ impliquent ce genre d’événement « les politesses, les bavardages scientifiques et la contemplation du bonheur familial d’autrui. » à quoi s’ajoute les compliments forcés « Nous nous saluâmes et nombre de nouvelles fausses notes ne tardèrent pas à suivre la première. La dame me félicita pour ma forme resplendissante. Or je savais pertinemment que j’avais beaucoup vieilli […] ». Mais étrangement, il se met à s'inquiéter de sa tenue, de la négligence de son rasage. Son éducation bourgeoise commence à se faire ressentir malgré son épaisse fourrure de loup cynique. Il prend malgré tout sur lui, répond aux questions avec franchise mais celle-ci n’est guère appréciée surtout lorsque, devant un portrait de Goethe, il avoue trouver la manière dont est représenté le poète très " petit-bourgeois et vaine". A table, les discussions se poursuivent mais il ne parvient pas à faire taire le loup des steppes. Ses arguments fusent, ses pointes transpercent les hôtes, il sort de la soirée en fuyant ce monde qu’il méprise et qu’ il ne peut plus réintégrer. Le loup a gagné ! Mais cette victoire du loup le détruit peu à peu, il voit très vite l'impasse que représente sa vie.

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Ce genre de caractère éruptif, fier, intransigeant et détestant le mensonge sous toutes ses formes, n’est pas sans rappeler celui d’hommes comme Stendhal, Baudelaire, Suarès ,Wilde et surtout Nietzsche qui est explicitement cité dans le texte à plusieurs reprises. Le philosophe a nourri Hesse pendant cette période et l’on peut dire sans mal que Le Loup des steppes illustre à la fois une facette de la philosophie nietzschéenne ( critique de l’homme moderne et de ses valeurs, goût de la grandeur et de la puissance d’exister, perception des forces dionysiaques à l’oeuvre dans l’homme, mépris aristocratique pour le populaire et la masse, lutte des forts et des faibles, l’amor fati, l’antirationnalisme ) et le questionnement de ses limites. Ce roman sera le sommet, et l’apogée de cette période nietzschéenne avant que Hesse ne forge une nouvelle vision du monde, de l’homme et surtout une nouvelle manière d’exister, qui sera incarnée par son chef d’œuvre ultime Le Jeu des perles de verre .


Des grands rêves :


    
Un soir, Haller découvre sur un banc un exemplaire du livre Le Loup des steppes, ce qui provoque aussitôt un sursaut du lecteur qui voit là l’occasion de la construction d’une mise en abîme déroutante. Ce livre, qui a pour avertissement « Réservé aux insensés »,  présente l’homme moderne comme un être dont l’ego a complètement éclaté pour ne former plus qu’une mosaïque de personnalités contradictoires qu’il tente en vain de rendre uniforme et cohérente. Véritable bréviaire nietzschéen où l’on rencontre le surhomme, le conflit entre pulsions dionysiaques et apolliniennes, l’inéluctabilité de la souffrance comme voie artistique et fruit de la manifestation de la grandeur en chacun, mépris des idéaux bourgeois, ce livre révèle la nature le problème fondamental du loup des steppes, et par extension de l'homme moderne : l’âme de l’homme est un miroir brisé et vouloir reconstituer le miroir avec ses fragments est cause perdue. Depuis la crise du nihilisme que philosophes (Nietzsche), écrivains (Dostoïevski) et poète (Baudelaire, et Rimbaud d'une certaine manière) ont identifiée, l'homme occidental, qui avait fondé sa conception de l'homme sur des principes rationalistes issu de l'antiquité ("connais toi toi-même") puis du cartésianisme ("je pense donc je suis"), cet homme ne peut plus dire "je", distinguer le sujet de l'objet, concevoir un moi uni et connaissable par la raison. 

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Cette incapacité est le fruit d'un long processus en marche depuis la renaissance où l'on voit le développement de l'esprit scientifique qui va très vite devenir prééminent dans tous les domaines. Avant cette période dite moderne,la vie et les actes d'un individu étaient jugés à l'aune des vertus et ses vices de la morale chrétienne. Mais la science, les découvertes du Nouveau Monde, les systèmes philosophiques etc. ont eu pour effet de peu à peu réduire le territoire de Dieu, sa responsabilité de l'homme et son pouvoir jusqu'à ce qu'en 1789, un Roi, représentant de Dieu sur Terre soit décapité sans que la foudre ne s'abatte sur le monde. Les idéaux, la morale, tout s'effondre puisque l'immense vide du ciel est révélé aux hommes. Nietzsche constate que "Dieu est mort" et, contrairement à une idée toujours répandue, n'est en aucune manière rassuré par cette mort car il pressentait que, sans boussole, les hommes allaient se diriger vers les nouvelles idoles que la modernité dressait sur le no man's land laissait par Dieu : la science, la politique, la démocratie et donc le pouvoir des masses, l'argent, l'Etat, le socialisme etc. Il pensait que cette mort serait un désastre si l'homme ne trouvait pas très vite assez de force pour engendrer de nouvelles valeurs durables et fécondes; il espérait voir l'avènement du surhomme, nous assistons au règne du Dernier des hommes, celui que Haller méprise de tout son être. Un exemple éloquent de ce nihilisme moderne : lorsque l'on vient annoncer à Henri IV que le peuple est mécontent, il craint de blesser Dieu par son incapacité à satisfaire ses sujets et décide donc de leur apporter un peu d'aide; lorsque Staline apprend qu'une ville s'est soulevée contre lui, sachant qu'il ne serait puni par personne, il décide d'exterminer le village. "Si Dieu est mort, alors tout est permis"( Les Frères Karamazov), jamais phrase d'écrivain n'aura eu autant d'exemples pour l'alimenter.

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Cette mort de Dieu fut suivie par la mort de l'Homme, car la psychologie et la médecine ont révélé que l'homme était fait de chair, de sang et de pulsion incontrôlables qui engendraient des états dépressifs, des joies, des peurs etc. Comme le dira Rimbaud "Je est un autre" puis Nietzsche "Quelque chose pense", l'homme n'est plus cet être au moi uniforme, gardien de son âme et maître de ses pensées..

Cette illusion d’un moi uniforme, stable et donc appréhendable rationnellement (par la philosophie et la psychanalyse), proviendrait de l’analogie trompeuse de l’esprit aussi uni que le corps « en tant que corps, chaque homme est un ; en tant qu’âme, il ne l’est jamais. ». Ce piège, l’Orient n’y est pas tombée dedans et il suffit de lire les brahmanes, les Upanishads ou les taoïstes pour voir que cette partie du monde a compris que le salut de l’âme ne réside par dans la crispation de l’ego mais dans la dissolution du moi dans le Tout du monde. Voilà sans doute pourquoi Hesse a voué une grande admiration pour les croyances orientales, elles apportent depuis longtemps la réponse aux inquiétudes occidentales de l’homme et de son rapport au monde. Haller est conscient de cette fragmentation de l’homme qui va jusqu’à rendre impossible la conception même d’homme, de personnalité, de sujet.


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Hermine va venir alléger le fardeau de Haller en lui apprenant à faire taire une raison paralysante. Mais avant de libérer le loup, Hermine lui fait prendre conscience d’un fait qu’il ne nier : malgré sa lutte contre la bassesse et l’idiotie, pour la grandeur des artistes et des projets élèves, sa revendication d’une humanité supérieure, il n’en restait pas moins un bourgeois qui se refusait comme tel « Harry Haller s’était merveilleusement travesti en idéaliste et en contempteur du monde, en ermite mélancolique et en prophète  courroucé, mais au fond, c’était un bourgeois. » voilà pourquoi il ne put se trancher la gorge. Hermine ne nie pas la nécessité d’avoir dans ce monde de grandes âmes comme la sienne, elle revendique même leur importance mais, sans illusion, elle dévoile la réalité de l’époque : le monde n’a que faire des héros antiques, des grands hommes, des  valeurs telles que le courage, la bravoure, la droiture, le sublime, l’art :

« Tu avais en toi une vision de l’existence, une foi, une exigence. Tu étais prêt à t’engager, à souffrir, à faire de sacrifices. Mais petit à petit, tu as remarqué que le monde n’exigeait de ta part aucun engagement, aucun sacrifice, aucune attitude de ce genre. Tu l’as compris : l’existence n’est pas une épopée avec des héros et autres grands personnages ; elle ressemble au contraire à un joli petit salon bourgeois, où l’on se satisfait pleinement de manger et de boire, de déguster du café en tricotant des chaussettes, de jouer au tarot en écoutant la radio. Quant à celui qui est animé de désirs, qui porte ne lui autre chose, la grandeur héroïque et le sublime, le culte des grands poètes ou celui des saints, c’est un fou et un Don Quichotte. »

Quoi de plus terrible pour une grande âme que de se savoir dans une époque où il n’a plus sa place ? Haller comprend alors l’origine du fameux rire des sages, le rire tonitruant de celui qui sait au milieu des ignorants ; tragique, puissant et glacial il perce à jour les idoles, les fausses valeurs et la vanité des choses humaines. 
C’est par le plaisir et la jouissance que Harry va retrouver un certain goût à la vie l’espace de quelques pas de danses. Durant cet instant, sa raison se dissipe, son moi se tait, il n’écoute plus que le frissonnement de son corps emporté par le mouvement rythmique du fox-trot :

« Eh bien, pensais-je entre deux danses, peu importe ce qui m’arrivera demain car, moi aussi, j’ai fini par être heureux, par rayonner de joie, par me libérer de moi-même… J’avais perdu toute notion du temps ; aussi j’ignore combien d’heures ou de minutes dura cette grisante félicité. Transporté de joie, je flottais dans la cohue des danseurs enivrés, effleuré par des parfums, des sons, des soupirs, enflammé par des regards inconnus…»

Hesse ne fait ici l’éloge des plaisirs de surface puisque immédiatement après, Harry et Hermione sont d’accord sur le fait que ces plaisirs là ne peuvent fonder une optique de vie (par contre c’est devenu celle de notre époque qui fait passer son consumérisme outrancier pour de l’hédonisme, la vulgarité comme indice de liberté d’esprit). Ces plaisirs offre un bien-être, un relâchement des tensions qu’accumule un individu et permettent à ce dernier d’exprimer des pulsions enfouies. Le temps d’une danse, l’homme moderne oublie le précipice qui s’étend à ses pieds.



Conclusion :



Récit initiatique, roman psychologique, œuvre philosophique et méta-textuelle, grand cri poussé par un auteur pressentant le nazisme  et les délires du siècle ? Le Loup des steppes combine adroitement tous ces éléments pour former un diamant noir, tranchant, inquiétant mais beau. Les questions qu’il pose demeures plus que jamais d’actualité pour notre époque. Comment vivre alors que le moi est un chaos et que le monde offre autant de sujet de révolte que de dégoût ? Le Loup des steppes n’offre pas vraiment de réponses, et l’on termine le roman sans savoir ce qu’il adviendra de cet homme si singulier et pourtant si emblématique de notre époque. Sombre, désespéré, empreint d’un sentiment de résignation face à l’impasse  de la vie moderne et de sa culture, cette oeuvre nous dresse le portrait d’un homme dont la malédiction réside dans sa lucidité et sa trop grande idée de l’homme pour s’accommoder d’un monde fait de leurres, de lâcheté et d’uniformité dans le médiocre. Si René Char disait que « la lucidité est la blessure  la plus proche du soleil », nous pouvons dire que Haller s'est brûlé les ailes à trop vouloir lutter contre ce monde. Il ne peut nier ce constat accablant d’un désastre annoncé. Il faudra attendre le Jeux des perles de verre pour avoir à la fois un contre-poids lumineux, une réponse et le prolongement du Loup des steppes. Il ne nous reste plus qu'à nous dire, comme Nietzsche, que  «  tant d’aurores n’ont pas encore lui » ( citation du Rigveda par Nietzsche dans son exergue à Aurore) .

Blas P. (La Note blanche)

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2 mai 2019

"The Ultimate Experience" en podcast dans la Note blanche ...

La Note blanche est de retour sur les ondes pour de nouvelles aventures musicales ! Grande surprise pour cette nouvelle émission puisque nous allons parler et surtout écouter Jimi Hendrix! Nous nous consacrerons et rendrons hommage au grand prodige de la guitare électrique. Commençons par le commencement. Nous irons à la source du talent du guitariste en racontant l'histoire de sa vie …


Ecoutez le podcast de l'émission en cliquant sur les liens ci-dessous:



Tout d'abord,  Jimi Hendrix est né à Seattle le 27 novembre 1942. Il avait du sang Cherokee du côté de sa mère et du sang noir du côté de son père. A sa naissance , celui- ci était à l’armée. Sa mère le baptisa John Allen Hendrix. Elle eut des problèmes de santé assez importants et le petit John (Jimi) fut placé dans des familles d’adoption. Son père revint de l’armée en 1945, il retrouva Jimi dans une famille en Californie et le ramena à Seattle.  Son père décida de rebaptiser son garçon James Marshall Hendrix, en souvenir de son frère décédé dans les années 20. Jimi eu un frère de cette union, Léon, né en 1948. Cependant le mariage de ses parents ne marchait pas et ils divorcèrent en décembre 1951. Le père avait des soucis pour trouver du travail dans un marché rendu difficile par la démobilisation, faute de moyens décents, il dut se résoudre à envoyer ses deux enfants vivre chez leur tante à Vancouver où ils passèrent deux ans. Les deux garçons rejoignirent leur père quand sa situation financière fut meilleure en 1955. A 13 ans, Jimi s’acheta sa première guitare électrique (le modèle le moins cher). Jimi était gaucher, il dut inverser les cordes ce qu’il fit d’ailleurs pendant toute sa vie même quand il disposait de modèles pour gaucher. A partir de ce moment là , il passa tout son temps libre avec sa guitare … et sa radio. Chaque nuit, dans sa chambre , Jimi jouait sur les airs de la radio, car son père n’avait pas les moyens de lui payer des cours. Il se mit à jouer dans un groupe du lycée  » les Rocking Kings ». Avant de continuer l’histoire d’Hendrix, nous ferons nos premiers pas vers les notes du génie. Pour débuter cette première session, nous écouterons des titres phares comme «All along The Wachtower » et « Foxy lady » extraits de l’album The Ultimate Experience sorti en 1992 sur le label Polydor !

C’est parti pur une expérience purement musicale et cosmique grâce au génie de Jimi Hendrix dans la Note blanche ...


Après avoir plongé dans le monde de la musique grâce à guitare et sa radio, en 1960, âgé de 17 ans, Jimi abandonne ses études. En mai 1960, il s'engage dans l'armée pour devenir membre des Screaming Eagles, la division parachutiste de la 101ème troupe aéroportée. Il était tellement décidé à changer de vie qu'il n'avait même pas emmené sa guitare avec lui. Hendrix était basé à Fort Campbell dans le Kentucky. C'était la première fois qu'il était dans les États du Sud où les radios passaient évidemment beaucoup de blues et de rythme blues du Sud. Ce qui ne tarda pas à stimuler l'imagination de Jimi. Il écrivit à son père, je cite: "Ne t'en fais pas et quand tu me reverras, je porterai l'insigne de la fierté sur mon uniforme. Sois gentil de m'envoyer ma guitare dès que tu peux..." Ce fut une période difficile pour l'artiste: les autres paras trouvaient Jimi étrange, et il se mit à dormir avec sa guitare. On se moquait de lui, on l'embêtait,ou pire encore, on lui volait sa guitare. Il passait l'essentiel de son temps libre à Nashville qui n'était pas très éloignée,et il traînait dans les nombreux clubs de musique de la ville. J’interromps l'histoire pour laisser place à la musique ! Nous enchaînerons avec, une nouvelles fois, des titre incontournables « Are you experienced », Hey Joe » que nous ne connaissons que trop bien mais qu'est ce que c'est bon de l'entendre encore encore ! Puis je poursuivrai avec le morceau « Highway Chile ». Ces trois titres sont extraits de l'album « Are you experienced » sorti en 1967 sur le label Track Records !

Nous continuons l'hommage à Jimi Hendrix en musique dans la Note blanche ...


Suite aux moqueries et aux difficultés que provoquait sa passion, à la fin de l'année 1961, Hendrix rencontre un autre jeune militaire appelé Billy Cox, un musicien bassiste, avec lequel il forme un groupe : "The King Cusuals" qui jouait aussi bien dans les salles de l'armée que dans les clubs extérieurs. Durant l'été 1962 Hendrix se casse la cheville et se blesse au dos au cours de son 26eme saut de parachute. Il est reformé suite à ses blessures. Cox quittera l'armée quelques mois plus tard et nos deux compères se retrouveront ensemble à Nashville. Passionné par la guitare, Jimi dépannait tous les groupes possibles, rentrait dans toutes les galères pour commencer à se faire connaître.Les contrats étaient durs à trouver. Entre 1962 et son arrivée à New York en 1964, Hendrix réussit à travailler avec des musiciens et chanteurs comme Little Richard, Sam Cooke, B.B. King . Jimi restera longtemps avec Little Richard, aussi bien pour des concerts que pour des séances de studio. L'influence qu'il exerça sur le jeune guitariste est indéniable. L'extravagance du chanteura du impressionner Hendrix. Plus tard, en arrivant en Angleterre, celui-ci dira: "Je veux faire avec ma guitare ce que fait Little Richard avec sa voix." Jimi s'installa à Greenwich Villlage. Jimi se trouvait au milieu d'une grande diversité musicale et il subit l'influence des groupes Beat Anglais, du New Jazz de John Coltrane et d' Ornette Coleman et des textes de Bob Dylan. C'est à cette époque-là qu'il commença à se droguer. En 1966 après son dernier concert en temps qu'accompagnateur du saxophoniste King Curtis, Hendrix monte son propre groupe et décide de chanter pour la première fois. Le groupe s'appelait Jimi James & the Blue Flames. On commençait à parler de cet incroyable guitariste noir qui jouait de la guitare derrière sa tête ou son dos, entre ses jambes, et même avec ses dents. Ça ne ressemblait à rien d'autre qu'à un bruit éclatant qui bouleversait toutes les notions connues de la musique électrique. Et chaque soir le public était en état de choc ! Par conséquent, je compte bien vous mettre dans ce même état de choc, grâce à la magie des titres « Voodoo Chile » sorti en 1967 sur le label Track Records,  et «Burning of the midnight lamp   sorti en 1992 sur le label Polydor !

La Note blanche vous laisse en compagnie des sonorités brûlantes de la guitare de Jimi Hendrix ...


Un jour, sous la recommandation d'un ami, Chas Chandler, ancien bassiste des Animals, est venu écouter. Chandler fut époustouflé : dès la fin du spectacle, il offrit un contrat à Hendrix et l'invita à Londres. Quelques heures suffirent à celui-ci pour prendre la plus importante décision de sa vie. La percée semblait bien être au bout de ces 5 années de travail. Il aurait aimé emmener avec lui son ami Billy Cox, mais celui-ci était sans le sou, incapable même de payer son ticket de bus pour rejoindre Jimi à New- York. Le 24 septembre 1966 Jimi Hendrix arriva à Londres avec à la main une seule valise et sa guitare. Au cours du vol de New York à Londres, Chandler et lui avaient décidé de changer l'orthographe de son nom en Jimi, ainsi ce serait plus facile à retenir, se disaient-ils. Après deux semaines de présentation à Londres, Hendrix devint une valeur montante . Mais il lui restait à former un groupe...Hendrix mit sur pied un trio avec Mitch Mitchell à la batterie et Noel Redding à la basse: "The Jimi Hendrix Experience" était né. La semaine suivant sa création, le groupe joua en France pour quatre concerts, en première partie de Johnny Hallyday qui avait invité Hendrix à l'Olympia. La chanson "Hey Joe" sortit en 1966 et occupa les premières places des chartes anglais. Suivent ensuite les chansons "Stone Free" et "Purple Haze" qui occupent aussi le haut des charts. Lors de la tournée du Jimi Hendrix Experience au Finsbury Park Astoria à Londres, Hendrix éclipse carrément le reste de l'affiche en faisant monter l'ambiance avec quelques feux d'artifices. Au milieu de la dernière chanson "Fire", il asperge sa guitare d'alcool à brûler avant de l'enflammer. Le lendemain Jimi faisait la une des journaux. En moins de six mois ,il était devenu la star à sensations en Angleterre. Sa crinière afro, ses vêtements incroyablement bigarrés changeaient des cheveux gominés et du costume deux- pièces des Beatles. Le succès du groupe avaient traversé l'Atlantique. En juin, le groupe se rend en Californie pour le festival de Monterey, un concert-pop en plein air. Le groupe fut le clou de la soirée jouant des hit anglais plus quelques titres de Howlin' Wolf et Bob Dylan. Comme à Londres quelques mois auparavant, Hendrix brûla sa guitare pour le final avant de la fracasser sur la scène. Le nom de Jimi Hendrix est dorénavant sur toutes les lèvres. Cependant la tournée américaine tournera court et le groupe retournera en Angleterre fin août. C'est avec une grande excitation que je diffuserai les titres « Purple haze » et « Fire » extraits de l'album « Are you experienced » sorti en 1967 sur le label Track Records !

A vos marques, prêts ? Décollez grâce à Jimi hendrix dans la Note blanche ...


Fin 1967, The Jimi Hendrix Experience sort un nouvel album : "Axis: Bold As Love". Les audaces musicales s'ajoutent à une grande richesse d'écriture. Hendrix était incontestablement influencé par le style de Bob Dylan, on y retrouve malgré tout la qualité d'expression de blues dans toute sa pureté. En février 1968 le groupe retourne aux Etats-Unis pour jouer en vedette dans des salles de concerts et des stades. "Are You Experienced?" composé en 1967 s'y était déjà vendu à plus d'un million d'exemplaires. The Jimi Hendrix Experience était un des plus grands groupes de concerts. Leur passage le 12 février dans le stade de la ville d'origine de Jimi (Seattle) fut un véritable triomphe. Quelques semaines plus tard , Hendrix se retrouve installé à New York. Il se sentait de plus en plus limité par la petite structure du groupe. Il avait envie de jouer avec d'autres musiciens et de pousser ses idées vers de nouvelles directions. C'est avec le big smile que je vous passerai le morceau « Bold as love », traduction « Audacieux comme l'amour » ! Ce titre est donc sorti en 1967 sur le label Track Records ! Ensuite nous écouterons une version d' « Angel » et enfin, nous écouterons « Castles Made of Sand » extrait de « The Ultimate Experience » sorti en 1995 sur le label Polydor !

Soyons aussi audacieux que la musique dans la Note blanche ...


En août 1969, Jimi Hendrix participe au festival de Woodstock au nord de l'Etat de New York. C’était la plus importante fête de la contre-culture, annoncé comme 3 jours de paix et de musique. Ils furent 500 000 à y participer. Hendrix devait clore la première nuit, mais il joua jusqu'au lendemain matin à huit heures ! Le nouveau groupe d'Hendrix -Band of Gypsys-comprenait Mitch Mitchell, Billy Cox, le guitariste rythmique Larry Lie et les percussionnistes Juma Sultan et Jerry Velez. Le clou de leur prestation fut "Star Spangled Banner", une interprétation très forte de l'hymne national américain. Ce morceau instrumental joué au plus fort de l'agitation aux U.S.A. sur les droits civiques et la guerre du Vietnam constituait une prise de position très éloquente !

Accrochez-vous mes chers auditeurs, car nous allons faire un détour par Woodstock pour vivre en musique l'improvisation magistrale d'Hendrix ...


L’histoire d'Hendrix s'achève à Londres. Le musicien logeait chez une amie, Monika Danemman. Durant la nuit du 17 Septembre Jimi décide de prendre quelques somnifères, sachant que le jour suivant il devait quitter Londres pour New York. Cependant, le lendemain matin, le 18 Septembre 1970 Jimi Hendrix décède par asphyxie. Il n'avait que 27 ans. Malgré tout sa musique reste immortelle et Hendrix deviendra un des plus grands pionniers et génies du monde de la musique rock. Je lui rendrais un dernier hommage en musique en vous offrant en passant, des titres totalement inédits histoire de clôturer cette émission en beauté ! Vous découvrirez d« Drifting », un morceau  enregistré chez lui, dans son propre studio.

Plongez une dernière fois dans l'univers électrique de Jimi Hendrix dans la Note blanche ...


L'émission  consacrée au génie de Jimi Hendrix se termine sur ces dernières notes ! Mais attention à vos oreilles car la Note blanche revient mercredi prochain à 11h pour la rediffusion de cette émission ainsi que, comme d'habitude, samedi à 17h pour de nouvelles surprises en musique sur radio Balises 99.8 !


Playlist :


Générique : « Musiqawi» The Daktaris
1 : « All along the Wachtower » (4’00)
2 : « Foxy Lady » (3’15)
3 : «Are you experienced » (4’14)
4 : « Hey Joe » (3’25)
5 : « Highway Chile » (3’32)
6 : « Voodoo Chile » (5’13)
7 : « Burning of the Midnight lamp » (3’35)
8 : « Purple haze » (2’44)
9 : « Fire » (2’37)
10 : « Bold as love » (6’37)
11 : « Angel » (4’16)
12 : « Castles Made of Sand » (2’45
13 : « Woodstock improvisation » (3’59)
14 : « Drifting » (3’48)
Générique : « Musiqawi» The Daktaris


Ecoutez le podcast de l'émission en cliquant sur les liens ci-dessous:



Emission rédigée et réalisée par la Note blanche

1 mai 2019

Lettre de Jimi Hendrix à son père

Jimi Hendrix est sans nul doute l’un des meilleurs guitaristes du XXème siècle. Tout le monde se souviendra de ses solos endiablés et notamment de son hymne américain joué pendant Woodstock. Disparu trop jeune, à 27 ans comme tant d’autres, c’est la drogue qui l’emportera. Sous son influence, il décide d’écrire à son père, se livrant à des questions existentielles qui ne font que prouver la sagesse de l’homme.

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"Toujours mener la grande vie dans ce monde 
d'Aveuglement et cette soi-disant RÉALITÉ".


[Sans date]



Papa, mon amour, quoi, ou du moins la plus grande partie de ce que j’ai à offrir, c’est de la racaille — mais tu sais et sais que ça à l’air d’être dans l’ordre des choses. Mais qu’est-ce qu’on y peut (de bien des façons, je suis une racaille, tu sais, celui qui raconte toutes ces CONNERIES).

Si tu ne peux pas ou si cela t’exaspère, alors pourquoi venir au concert ? Je connais l’amour autant (que) toi-même pour moi et Eon [sic] (c’est peut-être pas très clair), on en parle en privé (toi et moi), Mother Rock est là. Toujours mener la grande vie dans ce monde d’Aveuglement et cette soi-disant RÉALITÉ. Mais parler de ce CHEMIN qui mène au paradis — les Anges, Esprits saints, etc., Dieu, etc., ils ont un boulot très difficile pour coller les mots sur une boîte de savon, ou une marionnette, ou un nuage, pour convaincre le monde sans dispute ou débat ou etc., au sujet de savoir si les anges existent sous une forme conventionnelle ou non. Tu es ce que j’accepte avec joie comme étant un ange, un don de Dieu, etc. !

Oublie les opinions et les commérages du monde.

Il se peut qu’un jour je vienne poser des questions très importantes (retour au normal) qui me soucient sur une histoire sans réponse sur le mode de vie de ma mère — Mrs. Lucille, il y a certaines choses que je dois savoir à son sujet pour des raisons qui me sont propres et strictement privées.

"Moins que zéro" de Bret Easton Ellis (1985)

Moins que zéro de Bret Easton Ellis, c’est après ce premier roman, premier coup d’éclat en 1985, qui contient en germe toute la fureur et la folie à venir… que l’auteur écrira en écho « Vous qui entrez, laissez toute espérance » : la première phrase d'American Psycho rédigée six ans plus tard. Une phrase qui répond directement au « Disparaître ici » que le narrateur et anti-héros du roman, Clay, ne cesse d’entrevoir sur les immenses panneaux publicitaires qu’il croise sur les routes de LA. Le livre a connu un immense succès (50 000 exemplaires la première année) et propulse son auteur, alors âgé de 21 ans, vers la gloire en parallèle de son « jumeau toxique » Jay Mc Inerney qui venait de publier «Bright lights, Big city Journal d’un oiseau de nuit  en VF), une autre vision de la jeunesse et de la drogue sur la cote Est américaine. Moins que zéro ,  est une oeuvre sur une certaine jeunesse, celle qui hante la cité des anges qui pourrait être aussi bien rebaptisée « cité des zombies » (Zombies étant par ailleurs le titre de l’un de ses recueils de nouvelles). La jeunesse dorée, désœuvrée, désabusée, déboussolée de L.A dans les années 80, les années fric dans l’univers frelaté des fils et des filles des riches producteurs hollywoodiens. Une ambiance et un style de vie « alanguie, décadente et dissolue » (selon ses termes dans Lunar park) Un portrait violent et subversif où sourde, en continu, une angoisse aussi impalpable qu’effrayante. Une lente et inexorable descente aux enfers, un chaos intérieur, un vertige que l’auteur tente de fixer dans ce décor halluciné. Bien plus qu’un simple roman « trash », « sex, drug and rock » comme on l’a trop souvent vite étiqueté, Moins que zéro (titre inspiré par le titre du 1er 45 tours d'Elvis Costello, dont le poster orne la chambre du héros) est un traité du désespoir, une fuite en avant existentielle face à un ennui mortel au sens littéral du terme… Un premier roman âpre, brut et oppressant. Comme un orage qui gronde et qui refuse d’éclater : 

« Où vas-tu, je lui ai demandé.
– J’en sais rien, il a dit. J’me balade.
– Mais cette rue ne mène nulle part, je lui ai dit.
– Peu importe.
– Qu’est-ce qui importe ? je lui ai demandé au bout d’un moment.
– Simplement d’aller de l’avant, il a répondu. »

Il y a Blair, Trent, Kim, Pierce, Julian ou encore Rip leur dealer… Ils ont 15, 16 ou 17 ans et vivent à Los Angeles, dans les quartiers huppés de Mulholland, Bel Air ou encore Beverly Hills. Ils sont fils ou filles de richissimes producteurs ou réalisateurs hollywoodiens. Leurs (seules) préoccupations ? Savoir dans quelle "party" ils vont se rendre le soir, dans quel club ou chez qui ils vont bien pouvoir aller sniffer quelques lignes de coke ou s’envoyer en l’air avec d’autres corps tout aussi paumés, quelque soit son sexe… On parle des O.D, de qui a couché avec qui ou des anorexies de connaissances communes comme on parlerait de la pluie ou du beau temps…Le jour ils végètent, « écroulés » ou « défoncés » devant leur piscine scintillante en tournant les pages de « People », de « GQ » ou de « Playboy »…, s’abrutissent devant les clips de MTV ou projettent parfois mollement d’aller au cinéma même s’ils ont « déjà vu tous les films, parfois même deux fois, à l’affiche »… En désespoir de cause, ils fuient parfois en Porsche ou en Ferrari vers leur villa secondaire, au bord des plages de Palm Springs ou de Malibu…Ce sont un peu les Paris Hilton des années 80, on pense aussi à quelques références modernes comme les adolescents mis en scène par Larry Clark notamment dans Bully , (le « white trash » chez les riches).

Hypocrisie, incommunicabilité et règne des apparences : 


C’est leur vie que Bret Easton Ellis a choisi de décrire dans ce fulgurant roman, prenant comme prétexte le retour en ville de son narrateur, Clay parti étudier dans le New Hampshire, à l’occasion des fêtes de Noël. Ce contexte de Noël, fête de famille par excellence, permet de souligner avec encore plus d’emphase les rapports tendus voire inexistants entre ces enfants et leurs parents (démissionnaires pour la plupart). « Je ne regarde pas très souvent mes parents, je ne cesse de me passer la main dans les cheveux en regrettant de ne pas avoir de coke, n’importe quoi pour m’aider à surmonter cette épreuve… » (Clay pendant le réveillon le soir de noël) ou encore son père qui remplit d’un « air dur et buté » les chèques de ses enfants pour Noël devant eux. Et l’hypocrisie kitsch de la tradition en Californie avec ses « père-noël en plastique éclairé au néon tenant un faux sucre d’orge long d’un mètre » dans la ville de la superficialité par excellence.
De façon générale c’est l’incommunicabilité qui domine dans ce roman. Incommunicabilité avec la famille (et le père tout particulièrement dans le cas de Clay, ce qui n’est pas sans faire écho à la brouille entre Bret Easton Ellis et son propre père qui n’a jamais su le comprendre). Il traduit avec subtilité la nervosité des personnages, la tension qui les habite sans que l’on sache exactement pourquoi ce qui intensifie le malaise général. Les dialogues d’une grande justesse (pour lesquels il démontre dés ce premier roman un vrai talent) le démontrent, en particulier dans leurs non-dits, hésitations et absences, autre marque de fabrique de l’auteur. Un art qui sera bien sûr porté à son comble dans American Psycho : 

" Il y a un long silence, elle dit Okay encore une fois et raccroche. " ; " Elle refuse de croiser mon regard. »; « mes mains tremblent salement"


Et déjà l’humour entre ironie grinçante et cynisme qui peuple ses répliques parfois totalement décalées :

« Quels sont les deux plus gros mensonges du monde ?
– Je vais te rembourser et : ne t’inquiètes pas je ne jouirai pas dans ta bouche. »

« – Bon Dieu Clay on dirait que tu es sous acide ou que tu as pris quelque chose » dit Blair en allumant une autre cigarette.
– J’ai tout simplement dîné avec ma mère, je lui dis. »

– « Où est Trent, je demande, en fait pour savoir où est le bar »

Narration en spirale hypnotique : 


Une vie qu’il raconte comme des flashs hallucinogènes : sans réelle transition, il passe d’une scène à l’autre. Les actions s’enchaînent un peu mécaniquement, dans son fameux style minimaliste. Prendre une douche, conduire vite la nuit dans les rues complètement vides ou sur Sunset, éplucher une orange, aller nager, allumer une cigarette, mettre ses lunettes de soleil, feuilleter Vogue, fixer le poster d’Elvis de sa chambre d’adolescent, prendre 20 mg de lithium ou de valium, se déshabiller et s’allonger sur le lit tandis que Bowie chante à la radio…Traîner, zoner. Descente de coke, nez qui pisse le sang. Se sentir fatigué, découragé. Eviter d’avoir « la tête claire ». C’est cette narration en apparence monotone qualifiée de « récursive » (créant une sensation de spirale) qui contribue à installer cette atmosphère oppressante, renforcée par le ton égal et impassible employé pour raconter aussi bien le pire comme l’anodin. Le mal-être, le vertige du vide qui hantent les personnages contamine progressivement le lecteur au fil des pages. On est frappé par leur détachement presque indécent à tout. Leur insensibilité, on a l’impression qu’ils sont presque incapables de compassion, emmurés dans leur égoïsme d’enfant gâté comme lorsqu’ils voient sur le bord de la route la voiture d’une famille mexicaine brûler qu’ils regardent comme un spectacle…Un dialogue entre Clay et sa petite amie situé vers la fin du livre est assez poignant et révélateur :

" Ai-je jamais compté pour toi, Clay ?
Je réponds rien, me replonge dans le menu.
– Ai-je jamais compté pour toi, Clay ? elle me redemande.
– Je ne veux pas de l’amour. Si je me mets à aimer des trucs, je sais que ça va être pire, que ça sera encore une chose qui me causera du souci. Tout est moins douloureux quand on n’aime pas.
– Tu as compté pour moi, à une époque.”
Je ne réponds rien."

C’est un nihilisme et une passivité glaciale marqués par la maladie mortelle de l’ennui, de l’horreur de n’avoir « envie de rien » (au sens « Kierkegaardien » du terme). 
Ellis installe une atmosphère psychologiquement étouffante. Une atmosphère où le spectre de la mort plane tout du long qu’il s’agisse d’un coyote écrasé sur la route et dont ils observent la lente agonie jusqu’à sa petite amie Blair qu’il trouve avec un sac sur la tête en arrivant à une party ou encore ses jeunes sœurs qui jouent « à la morte » en restant le plus longtemps en apnée au fond de leur piscine, le tout jalonné de références à différents faits divers sanglants… Il use également d’un procédé stylistique qui peut paraître artificiel mais qui fonctionne quand même, celui de ponctuer le présent de réminiscences de son enfance, évoquant les vacances avec ses grands parents, comme les souvenirs d’un temps encore paisible mais bien révolu et où l’on perçoit déjà quelques failles…


L.A, personnage à part entière : 


L’atmosphère particulièrement fascinante de ce roman tient aussi beaucoup à son décor : Los Angeles. Un décor qui joue quasiment un rôle à part entière : les palmiers qui s’agitent sous les violentes bourrasques brûlantes, la canicule, le désert tout proche, les hurlements des coyotes, la vallée, les collines, les dunes, qui environnent les piscines miroitantes dans la nuit sous la lumière des néons, les jacuzzis « bleus et fumants » : « J’avais 15 ans quand j’ai appris à conduire. A Palm Springs je prenais la voiture de mon père pendant que mes parents et mes soeurs dormaient et j’allais me balader dans le désert en pleine nuit, Fleetwood Mac ou les Eagles au volume maximum, capote baissée, entourée des vents brûlants qui faisaient plier les palmiers, et du silence. » ou encore « Et je me rappelle ces matins où j’étais le premier levé et je regardais la vapeur monter de la piscine chauffée vers le désert glacé à l’aube, ma mère assise au soleil toute la journée quand le paysage était si paisible et figé que je voyais les ombres portées se déplacer lentement au fond de l’eau immobile, et le dos sombre et bronzé de ma mère. »

C’est aussi l’un des premiers romans « rock » au sens de sa langue à la fois sèche et électrique mais aussi et surtout par l’omniprésence de la musique dans ses pages (rappelons que Bret Easton Ellis appartenait pendant ses études à l’université, à un groupe de rock pour qui il écrivait des chansons). On « entend » ainsi en fond sonore différents groupes phares des années 80 rock et new Wave : Idol, Devo. Fleetwood Mac ou encore les Eagles… Les personnages fredonnent souvent les paroles des titres à la mode et qui font bien sûr écho à leurs états d’âmes : « Tout droit dans les ténèbres, nous sommes allés droit dans les ténèbres, en franchissant la ligne, oui droit dans les ténèbres, droit dans la nuit… »

Finalement il y a peu de scènes « trash » dans ce roman (comparé à un American psycho ) et l’ensemble reste plus suggestif et subversif qu’autre chose (comme le viol collectif d’une fillette de douze ans ou le visionnage d’un porno snuff). Ellis introduit aussi la prostitution à travers le personnage de Julian, ami d’enfance du narrateur qui pour payer ses dettes de drogue est pris au piège de cet engrenage. L’attitude du narrateur à son égard est très ambivalente en particulier quand il l’accompagne lors d’une passe pour que ce dernier le rembourse : « Et pendant que l’ascenseur descend, passe au premier étage, au rez-de-chaussée et descend encore, je comprends que l’argent est sans importance. Que seule compte une chose : je désire voir le pire. » Une réflexion qui sonne comme une prophétie pour son futur personnage Patrick Bateman…

Paroles de l’auteur (extrait de son roman  Lunar Park  au sujet de  Moins que zéro) :


« Quand j’étais étudiant (…), j’ai suivi un cours d’atelier d’écriture et produit pendant l’hiver 1983 un manuscrit qui a fini par devenir Moins que zéro . Il relatait en détail les vacances de Noël d’un jeune-homme riche, égaré, sexuellement ambigu, revenant de son université de l’Est à Los Angeles – plus exactement à Beverly Hills – et toutes les fêtes qu’il traversait et les drogues qu’il absorbait et tous les garçons et les filles avec qui il couchait et tous les amis qu’il observait passivement s’enfoncer dans l’accoutumance, la prostitution et l’apathie profonde. (…) C’était une mise en accusation non seulement d’un mode de vie qui m’était familier, mais aussi des années Reagan, et indirectement, de l’état présent de la civilisation occidentale. (…) Le roman a été considéré comme une autobiographie mais c’était plutôt un roman à clés et ses scènes à sensation (le porno snuff, le viol collectif d’une fille de douze ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) étaient tirés des ragots épouvantables qui s’échangeaient dans la bande que je fréquentais à L.A et non d’une quelconque expérience personnelle. Mais les journaux se sont fortement inquiétés du contenu « choquant » du livre et tout particulièrement de son style : des scènes très brèves écrites sous la forme d’un haïku contrôlé, cinématographique. Le livre était court, c’était une lecture facile (on pouvait avaler ce « bonbon noir » – New-York Magazine- en deux heures) et en raison de sa typographie assez large (et des chapitres qui ne dépassaient jamais une page ou deux), il avait la réputation d’être le roman de la « génération MTV ».


Le roman a été porté à l’écran en 1987 par Marek Kanievska avec Andrew Mc Carthy, Jami Gertz, Robert Downey Jr et James Spader.

Blas P. (La Note blanche)