25 déc. 2016

Lettre de Paul Eluard à Joë Bousquet

Les fêtes de Noël n’emportent pas l’enthousiasme de tous : l’allégresse des enfants, les victuailles familiales ou les festivités des retrouvailles ne mettent pas tous les cœurs en joie. Une fois n’est pas coutume, c’est au poète Paul Eluard qu’il revient de briser cette allégresse. Iconoclaste, cette figure de proue du surréalisme l’avoue sans ambages à son ami Joë Bousquet : « Je hais toutes les fêtes parce qu’elle m’ont obligé à sourire sans conviction ». Un témoignage étonnant et décalé, par l’un des plus grands écrivains du XXè siècle.

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"Noël ? Je hais Noël, la pire des fêtes"


20 décembre 1928

Mon cher ami,

Noël ? Je hais Noël, la pire des fêtes, celle qui veut faire croire aux hommes « qu’il y a quelque chose DE MIEUX sur la terre », toute la cochonnerie des divins enfants, des messes de suif, de stuc et de fumier, des congratulations réciproques, des embrassades des poux à sang froid sous le gui. Je hais les marchands de cochon et d’hosties, leur charcuterie, leur mine réjouie. La neige de ce jour-là est un mensonge, la musique des cloches est crasseuse, bonne au cou des vaches. Je hais toutes les fêtes parce qu’elles m’ont obligé à sourire sans conviction, à rire comme un singe, à ne pas croire, à ne pas croire possible la joie constante de ceux que j’aime. Le bonheur leur est une surprise.

Et puis, votre lettre me désole. Comment n’avez-vous pas pu vous procurer les disques que je vous indiquais. N’importe quelle maison un peu moderne de disques de Marseille, de Paris, vous les procureraient [sic] en quelques jours. Et j’y tenais tant. Enfin, dites-moi tout de suite si je dois vous les faire envoyer par des amis ? Si votre gros Dumont s’adresse à ses fournisseurs habituels, il est peu probable qu’on les lui procure. Il y a partout, dans les Cahiers du Sud, N.R.F., Variétés, etc., des annonces de marchands « à la page », comme on dit.

Mais je dois avoir ces jours-ci la visite d’une amie très au courant de ce genre de recherches et qui m’est très dévouée. Elle sera sûrement très heureuse de vous les trouver tous. Et très vite. Sinon, vous allez vous ruiner en achats au petit bonheur. Tous les petits marchands à la Dumont tiennent à se débarrasser de leur stock et laissent en panne, intentionnellement, les nouvelles commandes.

J’ai eu la visite ces jours-ci de Arp et de Max Ernst. Entendu pour votre tableau. Nelli m’a écrit. Il fait un froid solide.

Vous ne me dites pas si vous avez Les Malheurs des Immortels. Chantiers est bien long à paraître. J’en suis fort curieux.

Croyez-moi très affectueusement vôtre,

Paul ELUARD.

17 déc. 2016

Lettre de Franz Kafka à Milena

« La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde — du point de vue purement théorique — un terrible désordre des âmes » écrivait Franz Kafka. L’auteur du Château prouve une nouvelle fois le plaisir coupable de s’immerger dans les correspondances d’un auteur, « véritable commerce de fantômes », dans lesquelles l’intimité la plus profonde est dévoilée au fil des mots. Franz Kafka rencontre Milena en 1919, qui se dévoilera être la première à reconnaître son talent en lui proposant de traduire le premier chapitre du Chauffeur. C’est dans cette reconnaissance que naîtra l’amour qui unira l’auteur à sa traductrice, véritable « incarnation de tous les fantasmes de reconnaissance par l’autre ». Il y aura quelques rencontres, mais rien d’engageant. Milena supporte mal la distance qu’applique Kafka à cette relation. Finalement les lettres s’espacent et la correspondance est rompue en 1923. Dans cette lettre, le voile posé sur le visage de l’homme torturé se lève, tout comme celui posé sur cet amour impossible.

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"Mais, sous tes yeux que je vois jusqu'en plein 
jour, je peux tout supporter en serrant
les dents : l'éloignement, la crainte, le souci, 
l'absence de lettres"

Vendredi [16 juillet 1920]

Je voulais me distinguer à tes yeux, montrer de la force de caractère, attendre pour t’écrire, régler d’abord un papier d’affaires, mais la pièce est vide, personne ne s’inquiète de moi, c’est comme si on disait : laissez-le, ne voyez-vous pas comme il est plein de son sujet ? il en éclate. Aussi me suis-je arrêté au bout d’une demi-page, et je suis revenu vers toi, et je m’étends sur ma lettre comme je m’étais étendu près de toi dans la forêt.

Aujourd’hui je n’ai rien reçu, mais je ne crains rien ; je t’en prie, Milena, ne te méprends pas, je n’ai jamais peur pour toi ; si j’en ai l’air, et cela m’arrive souvent, ce n’est qu’une faiblesse, un caprice du cœur qui sait quand même parfaitement pour toi qu’il bat ; les géants eux-mêmes ont leurs faiblesses ; on assure même, je crois, qu’Héraklès a eu une défaillance. Mais, sous tes yeux que je vois jusqu’en plein jour, je peux tout supporter en serrant les dents : l’éloignement, la crainte, le souci, l’absence de lettres.

Quel bonheur ! Que tu me rends heureux ! Une partie plaidante est venue, figure-toi ! Je possède des parties plaidantes ! Cet homme m’a interrompu, j’étais furieux ; il avait une bonne figure toute ronde, aimable et correcte à la fois — une correction d’Allemand du Reich —, il a eu l’amabilité de prendre des plaisanteries pour des solutions officielles, mais, que veux-tu, il m’avait dérangé, je ne pouvais pas lui pardonner. Il a fallu ensuite se lever pour le mener dans d’autres services, mais c’en était déjà trop pour toi, bonne Milena : juste au moment où j’allais le faire, le garçon m’apporte ta lettre, et je l’ouvre dans l’escalier. Juste ciel, j’y trouve une photo, autrement dit une chose inépuisable : une lettre qui raconte une année tout entière, une lettre qui relate l’éternité. Et c’est une photo excellente, elle ne saurait être meilleure. Une pauvre image, mais on ne devrait avoir le droit de la regarder que le cœur battant, avec des larmes dans les yeux ; pas autrement.

Voilà encore un étranger dans mon bureau !

Je poursuis : je peux tout supporter, avoir toi dans mon cœur, et si je t’ai écrit une fois que les jours passés sans lettre de toi sont effroyables, ce n’était pas vrai, ils n’étaient qu’effroyablement lourds, le bateau était lourd, il avait un effroyable tirant d’eau, mais il flottait quand même sur tes ondes. Il n’y a qu’une chose, Milena, que je ne puisse supporter sans ton aide expresse, c’est la « peur », je n’en ai pas la force, je ne peux même pas la regarder tout entière, c’est un monstre qui m’entraîne sur les eaux.

Ce que tu me dis de Jarmila est justement une de ces faiblesses du cœur ; c’est quand ton cœur cesse un instant de m’être fidèle qu’il te vient une pensée de ce genre. Sommes-nous donc encore deux en ce sens ? Ma peur serait-elle tellement autre chose que la crainte d’une masturbation ?

Nouvelle interruption encore ; je ne pourrai plus écrire au bureau.

La grande lettre que tu m’annonces risquerait presque de me faire peur si celle-ci n’était si rassurante. Qu’y trouverai-je ?

Écris-moi tout de suite si l’argent est arrivé. S’il était perdu, je t’en enverrais d’autre, et si celui-ci se perdait à son tour, d’autre encore, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous n’ayons plus rien et qu’ainsi tout commence enfin à être normal.

F.

13 déc. 2016

Lettres de Marilyn Monroe à son psychiatre

Marilyn Monroe, née le 1er juin 1926, mettait fin à ses jours en août 1962. Ce suicide brutal faisait de sa légende vivante un mythe tragique dont la sensualité ambiguë fascine toujours les foules. Un an avant, le Dr Kris, craignant que l’actrice ne passe à l’acte, l’internait dans un hôpital psychiatrique. C’est le pire des cauchemars pour l’actrice, enfermée chez « les grands dérangés » comme elle le raconte dans ces lettres à son psychiatre californien, Ralph Greenson. Dernières lettres de l’enfer.

marilyn monroe
"Il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici"

2 mars 1961

Le 2 mars 1961

Cher Docteur Greenson,

J’ai demandé à May Reis [l’assistante personnelle de Marilyn Monroe] de taper ceci car mon écriture n’est pas clairement lisible, mais j’ai aussi inclus ces notes et vous verrez ce que je veux dire.

1er mars 1961,

J’ai regardé à l’instant par la fenêtre de l’hôpital, et désormais, là où la neige avait tout recouvert, tout est un peu vert: l’herbe et les minables buissons, ceux qui ne perdent pas leurs feuilles (même si les arbres ne sont pas très encourageants), les branches nues et lugubres annoncent peut-être le printemps et sont peut-être un signe d’espoir.

La nuit dernière, je suis encore restée éveillée toute la nuit. Parfois je me demande à quoi sert le temps de la nuit. Pour moi, il n’existe presque pas, et tout me semble n’être qu’un long et affreux jour sans fin. Enfin, j’ai essayé de profiter de mon insomnie pour être constructive et j’ai commencé à lire la correspondance de Sigmund Freud. En ouvrant le livre pour la première fois, j’ai vu la photographie de Freud et j’ai éclaté en sanglots: il avait l’air très déprimé (cette photo a dû être prise peu de temps avant sa mort), comme s’il était mort en homme désabusé… Mais le Dr Kris m’a dit qu’il souffrait énormément physiquement, ce que j’avais appris dans le livre de Jones. Mais je pense avoir raison aussi, je fais confiance à mon intuition car je sens une triste lassitude sur son doux visage. Le livre prouve (même si je ne suis pas sûre que l’on doive publier les lettres d’amour de quelqu’un) qu’il était loin d’être coincé! J’aime son humour doux et un peu triste, son esprit combatif qui ne l’a jamais quitté. Je suis pas encore allée très loin dans la lecture car je lis l’autobiographie de Sean O’Casey en même temps (vous ai-je déjà raconté qu’il m’a un jour envoyé un poème?). Ce livre me dérange beaucoup, enfin, dans la mesure où l’on peut être dérangé par ce genre de choses.

Il n’y avait aucune empathie à la clinique Paine Whitney, et cela m’a fait beaucoup de mal. On m’a interrogée après m’avoir mise dans une cellule (une vraie cellule en béton et tout) pour personnes vraiment dérangées, les grands dépressifs, (sauf que j’avais l’impression d’être dans une sorte de prison pour un crime que je n’avais pas commis). J’ai trouvé ce manque d’humanité plus que barbare. On m’a demandé pourquoi je n’étais pas bien ici (tout était fermé à clefs: des choses comme les lampes électriques, les tiroirs, les toilettes, les placards, il y avait des barreaux aux fenêtres… les portes des cellules étaient percées de fenêtres pour que les patients soient toujours visibles, on pouvait voir sur les murs des traces de la violence des patients précédents).

J’ai répondu: « Eh bien, il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici. » Puis des femmes se sont mises à crier dans leur cellule, enfin j’imagine qu’elles hurlaient parce que la vie leur était insupportable… Dans ces moments-là, je me disais qu’un psychiatre digne de ce nom aurait dû leur parler. Pour alléger leur misère et leur peine, ne serait-ce que temporairement. Je pense qu’ils (les médecins) pourraient même apprendre quelque chose… Mais ils ne sont intéressés que par ce qu’ils ont étudié dans les livres. J’étais surprise parce qu’ils savaient déjà tout ça. Peut-être qu’ils pourraient en apprendre davantage en écoutant des êtres humains vivants et en souffrance. J’ai le sentiment qu’ils se soucient plus de leur discipline et qu’ils laissent tomber leurs patients après les avoir fait « plier ». Ils m’ont demandé de me mêler aux autres patients, d’aller en thérapie de groupe. « Et pour quoi faire? » ai-je demandé. « Vous pourriez coudre, jouer aux dames, ou même aux cartes, ou encore tricoter. » J’ai essayé de leur expliquer que le jour où moi je ferais cela, ils auraient vraiment une cinglée sur les bras. Ce sont vraiment les dernières choses que j’avais à l’esprit. Ils m’ont demandé si je me sentais « différente » (des autres patients je suppose) et je me suis dit que s’ils étaient assez stupides pour me poser de telles questions, je devais leur donner une réponse toute simple, aussi ai-je dit: « Oui, je le suis ».

Le premier jour, j’ai effectivement rencontré une autre patiente. Elle m’a demandé pourquoi j’étais si triste et m’a suggéré d’appeler un ami pour peut-être me sentir moins seule. Je lui ai répondu qu’on m’avait dit qu’il n’y avait pas de téléphone à cet étage. A propos des étages, ils sont tous verrouillés: personne ne peut ni entrer ni sortir; elle a paru choquée et surprise et elle m’a dit: « Je vais vous conduire au téléphone ». En attendant mon tour pour le téléphone, j’ai remarqué un garde (je l’ai reconnu à son uniforme gris) et quand j’ai voulu décrocher le combiné, il me l’a arraché des mains et m’a dit très fermement: « Vous, vous ne pouvez pas utiliser le téléphone. » D’ailleurs, ils se vantent de leur ambiance « comme à la maison ». Je leur ai demandé (aux médecins) ce qu’ils entendaient par là. Ils m’ont répondu: « Eh bien, au sixième étage, nous avons de la moquette au sol et du mobilier moderne », ce à quoi j’ai répondu: « Eh bien, c’est le genre de choses que n’importe quel architecte d’intérieur peut fournir, à condition d’avoir les fonds nécessaires », mais puisqu’ils s’occupent d’êtres humains, pourquoi ne réalisent-ils pas ce qui rend un intérieur plus humain?

La fille qui m’a parlé du téléphone avait l’air tellement vague et pathétique. Après l’incident avec le garde, elle m’a dit: « J’ignorais qu’ils feraient cela ». Puis elle a ajouté: « Je suis ici en raison de mes troubles mentaux… Je me suis ouvert la gorge plusieurs fois et les veines aussi », elle a dit l’avoir fait trois ou quatre fois.

La seule chose que j’avais à l’esprit en l’écoutant c’est un refrain:

« Mêlez-vous les uns aux autres mes frères

Sauf si vous êtes nés solitaires »

Enfin, les hommes cherchent à atteindre la lune mais ils n’ont pas l’air très intéressés pas le cœur qui bat de l’être humain. Quand bien même on pourrait changer, on peut ne pas le vouloir. A propos, c’était le thème des désaxés, mais personne ne s’en est rendu compte. J’imagine que c’est sans doute à cause des modifications du script et des changements imposés par la mise en scène…

Ecrit plus tard:

Je sais que je ne serai jamais heureuse, mais je peux être gaie! Vous vous rappelez que Kazan prétendait que j’étais la fille la plus gaie qu’il ait jamais connu, et croyez-moi il en a connu beaucoup! Mais il m’a aimée pendant un an et, une nuit où j’étais très angoissée, il m’a bercée jusqu’à ce que je m’endorme. Il m’avait aussi conseillé de faire une analyse et plus tard il a voulu que je travaille avec son professeur, Lee Strasberg.

Est-ce Milton qui a écrit: « Les gens heureux ne sont jamais nés. »? Je connais au moins deux psychiatres qui cherchent une approche plus positive des choses.

CE MATIN, 2 MARS

Cette fois encore, je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai oublié de vous dire quelque chose hier. Quand on m’a mise dans la première chambre, au sixième étage, on ne m’a pas dit qu’il s’agissait d’une section psychiatrique. Le Dr Kris m’a affirmé qu’elle passerait me voir le lendemain. L’infirmière est entrée, après que le docteur (un psychiatre) m’a fait un examen médical y compris un examen des seins pour s’assurer que je n’avais pas de grosseur mammaire. J’ai protesté, mais sans violence, en expliquant que le médecin qui m’avait fait entrer, un imbécile du nom de Lipkin, m’avait fait subir un check-up complet il y a moins d’un mois.

Mais quand l’infirmière est entrée, j’ai remarqué qu’il n’y avait aucun moyen de l’appeler, même pas de sonnette. J’ai demandé des explications et elle m’a appris que j’étais dans une section psychiatrique. Après son départ, je me suis habillée et c’est là que, dans l’entrée, j’ai rencontré la fille pour le téléphone. J’étais en train d’attendre devant la porte de l’ascenseur qui ressemble à toutes les autres portes avec une poignée mais sans les numéros (vous voyez, on les a tous retirés). Après que la fille m’ait parlé de ce qu’elle s’était infligée à elle-même, je suis retournée dans ma chambre en sachant qu’on m’avait menti pour le téléphone et je me suis assise sur le lit en pensant à ce que je ferais dans cette situation à un cours d’improvisation théâtrale. Alors je me suis dit, on ne graisse pas une roue tant qu’elle ne grince pas. Je reconnais que j’ai poussé la métaphore un peu loin, mais j’ai piqué cette idée dans Troublez-moi ce soir, un film dans lequel j’ai tourné il y a longtemps.

J’ai pris une chaise pas trop lourde et je l’ai balancée volontairement contre la vitre, ça n’était pas facile parce que je n’ai jamais rien cassé de ma vie. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour obtenir un petit morceau de verre brisé; ensuite, j’ai caché le bout de verre dans ma main et je me suis assise tranquillement sur le lit en attendant qu’ils arrivent. Ils sont arrivés et je leur ai dit que s’ils me traitaient comme une folle, j’agirais comme une folle. J’avoue que la suite est grotesque, mais je l’ai vraiment fait dans le film, sauf que c’était avec une lame de rasoir. J’ai leur ai fait comprendre que j’allais me taillader les veines s’ils ne me laissaient pas sortir – ce que je n’aurais jamais fait car comme vous le savez, Dr Greenson, je suis une actrice, et je ne m’infligerais jamais volontairement ni marque, ni blessure, je suis bien trop vaniteuse pour cela. Rappelez-vous, quand j’ai essayé d’en finir, j’ai fait cela très soigneusement avec dix comprimés de seconal et dix de tuonal que j’ai avalés avec soulagement (c’est du moins ce que je ressentais sur le moment).

Je n’ai pas voulu coopérer avec eux car je ne pouvais pas approuver leur façon de faire. Ils m’ont demandé de venir gentiment mais j’ai refusé de bouger et je suis restée sur le lit. Alors, ils s’y sont mis à quatre, deux hommes et deux femmes très costauds pour me transporter à l’étage supérieur. Je dois admettre qu’ils ont eu la décence de me porter avec la tête tournée vers le sol. Au moins, voyez-vous, je n’avais pas le visage découvert. J’ai juste pleuré silencieusement tout le long du chemin et on m’a enfermée dans la cellule dont je vous ai parlé et la grosse vache, une de celles qui m’avaient transportée dans la chambre, m’a ordonné de prendre un bain. Je lui ai expliqué que je venais d’en prendre un et elle m’a dit d’un ton sans réplique: « Dès que vous changez d’étage, vous devez prendre un bain ».

Le directeur de l’établissement, qui ressemblait à un principal de collège, même si le Dr Kris l’appelle « administrateur », m’a interrogée en se prenant pour un analyste. Il m’a dit que j’étais une fille très très malade et que j’étais comme ça depuis des années. Cet homme méprise ses patients et je vous dirai pourquoi dans un moment. Il m’a demandé comment je pouvais réussir à travailler dans un état aussi dépressif. Il voulait savoir si cela avait des conséquences sur mon jeu et il m’a posé cette question sur un ton assuré et définitif. En fait, il présentait cela comme un fait plutôt qu’une possibilité, aussi lui ai-je fait remarquer que Greta Garbo et Charlie Chaplin et peut-être aussi Ingrid Bergman avaient parfois travaillé alors qu’ils étaient en dépression. Je lui ai d’ailleurs dit que cela était aussi stupide que d’affirmer qu’un joueur de baseball comme Di Maggio ne pouvait pas frapper une balle lorsqu’il était déprimé. C’est absolument ridicule.

A propos, j’ai de bonnes nouvelles, en quelque sorte, puisque je crois que j’ai été utile à quelque chose, enfin c’est ce qu’il affirme. Joe dit que je lui ai sauvé la vie en l’adressant à un psychothérapeute dont le Dr Kris dit que c’est un excellent médecin. Joe dit qu’il s’est repris en main après le divorce, mais il dit aussi que s’il avait été à ma place, il aurait lui aussi demandé le divorce.

Pour Noël, il m’a envoyé un champ entier de poinsettias. J’ai demandé qui me les avait envoyé tellement j’étais surprise (mon amie Pat Newcomb était là quand on me les a apportées). Elle m’a dit: « Je ne sais pas trop, la carte dit juste: « MEILLEURS VOEUX JOE » ». Je lui ai répondu « Il n’y a qu’un seul et unique Joe. » Comme c’était le soir de Noël, je l’ai appelé et je lui ai demandé pourquoi il m’avait envoyé les fleurs. Il m’a dit: « D’abord, parce que j’ai pensé que tu me téléphonerais pour me remercier, et puis qui d’autre pourrait bien t’en envoyer? Tu n’as que moi au monde. » Il a ajouté: « Je sais que quand j’étais marié avec toi, je n’ai jamais été embêté ni jamais vu la moindre belle-famille ».

Bref, il m’a proposé de prendre un verre avec lui un de ces jours. Je lui ai fait remarquer qu’il ne buvait jamais. Il m’a dit que maintenant il buvait de temps en temps, alors je lui ai dit que j’étais d’accord, à condition d’aller dans un endroit très très sombre. Il m’a demandé ce que je faisais pour Noël; je lui ai dit: « Rien de spécial, je suis avec une amie ». Il m’a demandé s’il pouvait passer. J’étais heureuse qu’il vienne, même si je dois dire que j’étais déprimée et que je pleurais sans arrêt, pourtant j’étais tout de même ravie de son arrivée.

Je pense qu’il vaut mieux que je m’arrête là parce que vous avez sûrement d’autres choses à faire. Merci de m’avoir écoutée un moment.

Marilyn M.

P.-S. : Lorsque je prononçais le nom d’une certaine personne vous aviez l’habitude de lisser votre moustache et de regarder le plafond. Vous savez de qui je parle n’est-ce-pas? Il a été pour moi (en secret) un très tendre ami. Je sais que vous n’allez pas me croire mais vous devez faire confiance à mon intuition. C’était un genre de brève passade. Je n’avais jamais connu ça avant mais maintenant c’est fait. Il est très attentionné au lit.

Je n’ai aucune nouvelle d’Yves, mais cela m’est égal car j’en garde un souvenir tellement fort, tendre et merveilleux.

Je suis presque en larmes…

3 déc. 2016

Lettre de Paul Celan à René Char sur la mort de Camus

Lorsqu’il écrit cette lettre, le poète de langue allemande Paul Celan (1920-1970) vient d’apprendre la nouvelle de la mort brutale d’Albert Camus. En effet, l’auteur de L’Étranger trouve la mort dans un accident de voiture, le 4 janvier 1960, alors qu’il revient d’un séjour en Provence. Triste nouvelle pour le monde des lettres : Michel Gallimard (le neveu et fils spirituel de l’éditeur du même nom) perd également la vie dans cet accident.

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"Point de consolation, point de mots"


6 janvier 1960

René Char ! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine.

Le Temps s’acharne contre ceux qui osent être humains — c’est le temps de l’anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. Il n’y a pas de ciel de Provence ; il y a la terre, béante, et sans hospitalité ; il n’y a qu’elle. Point de consolation, point de mots. La pensée — c’est une affaire des dents. Un mot simple que j’écris : cœur. Un chemin simple : celui-là.

René Char, il y a ce chemin-là, c’est le seul, ne le quittez pas. (Vous l’avez quitté, je vous ai vu le quitter, vous avez su nous faire mal, à la légère, vous nous avez peiné, alors que a peine vous avait ouvert nos cœurs.)

Ai-je le droit de vous dire ceci ? Je ne sais. Je vous le dis. Ajoutez-y un mot ou un silence.

Je vous adresse ces mots — qui sont des mots — après la mort d’Albert Camus.

Soyez vrai, toujours.

Paul Celan

27 nov. 2016

Lettre d’Edvard Munch à Axel Romdahl

L’iconique Cri d’Edvard Munch ne doit pas éclipser le reste de l’œuvre du plus célèbre des peintres norvégiens (12 décembre 1863 – 23 janvier 1944), pionnier de la veine expressionniste en Europe. La vie personnelle de Munch était d’une difficulté extrême, émaillée de crises et d’une santé défaillante ; cela ne l’a pourtant pas empêché de léguer au monde des milliers de dessins et de pages, dont la plupart sont aujourd’hui conservés en Norvège. Dans cette lettre à Axel Romdahl (1880 – 1951), un historien de l’art et conservateur de musée suédois, le peintre évoque L’Enfant malade, un tableau de jeunesse peint à Paris en 1885. Ce tableau lui a permis de mettre à l’épreuve sa technique de création par la répétition du même motif. La ponctuation de la lettre n’a pas été rétablie, car Munch écrit ainsi, de façon discontinue, avec des tirets, des pauses et des décrochages, ce qui amène certains critiques à rapprocher sa prose de la technique du « flux de conscience ».

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"Je suis tellement habité par cette image"


Cher Axel Romdahl,

Merci pour la lettre ! J’étais heureux d’avoir de tes nouvelles –

Oui il est possible qu’un jour au cours de l’hiver je prenne la direction de Gøteborg – Mes difficultés tu les connais : mon « embarras » en ce qui concerne la vie mondaine

Je ne suis malheureusement pas capable d’autre chose que de rester assis au fond d’un café avec un ami – cela ne s’est pas amélioré avec le temps – Oui, « l’enfant malade »
C’est au fond assez curieux – Je suis tout à fait contre ce qu’on appelle une fabrique de tableaux – faire des répliques pour la vente – Mais je dis,  il ne faut jurer de  « rien» – et j’ai plus souvent [copié]* mes tableaux – Mais il y a toujours une évolution et jamais la même –
Je construis un tableau à partir d’un autre.
Comme avec L’enfant malade qui est dans notre galerie sur lequel j’ai travaillé une année – Combien de fois ne l’ai-je pas repeint et gratté – Je me suis finalement arrêté quand il n’était simplement plus possible d’y travailler –

Je n’étais pas arrivé à rendre ce que je voulais – Mais j’en avais sauvé l’âme !

Longtemps le tableau est resté plus puissant et plus éclatant de couleur – C’est pourquoi j’ai pu continuer à peindre cette image – mais alors sur différentes toiles –
Ah oui le prix ! – On a vu des prix surprenants pour les tableaux ces dernières années – 15 000 couronnes c’est beaucoup mais je crois que si l’on ne vend pas les prix se maintiendront.
Moi-même je n’ai eu que 2 000 couronnes en tout pour les 3 tableaux dans notre galerie, celle de Thiels et la vôtre –

Si je veux en posséder un je peux toujours le peindre – C’est après d’innombrables essais de persuasion et presque des menaces que j’ai fini par accepter de le vendre à la galerie de Dresde
pour la somme proposée de 25.000 couronnes – C’était évidemment énorme – Je suis allé 2 fois à Dresde pour persuader le directeur de ne pas acheter
Maintenant j’ai entendu dire que le tableau est mis à la cave –

J’ai peint encore un tableau
Mais que celui-ci ait été vendu – J’avais juré de ne pas m’en séparer –

Maintenant je me suis laissé persuader de l’envoyer à l’exposition de Carnegie
J’ai reçu une lettre du directeur qui exprime avec emphase son enthousiasme et celui des autres pour le tableau – et j’ai presque l’impression que je peux m’attendre à une proposition d’achat – et alors probablement de la galerie Carnegie –

Enfin que dire – Il est tout à fait désagréable de refuser –

Tous ces tableaux sont différents – Certains me reprochent d’en avoir peint des quantités – Mais je dis : quand je suis tellement habité par cette image – et – n’est-ce pas aussi valable que
de peindre des centaines de pommes ou de violons sur une table –

Par ailleurs – est-ce vrai qu’un peintre en réalité ne peint qu’un seul tableau ? Qu’est-ce qui fait que ce tableau ait du succès partout que ce soit une toile ou une estampe ?

* Le verbe ici est proposé par la traductrice.

17 nov. 2016

Meredith Monk (1942- )

Artiste américaine née le 20 novembre 1942 à Lima (Pérou).

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Meredith Jane Monk étudie le piano et l'eurythmie dès son plus jeune âge. En 1964, elle obtient une licence au Sarah Lawrence College de Bronxville (New York). Dès les débuts de sa carrière, Elle s'intéresse au chant, au cinéma, à la chorégraphie et à l'interprétation. Son œuvre multiforme, qu'elle appelle « théâtre composite », intègre toutes ces disciplines. Meredith Monk commence sa carrière de performer en 1964 et fonde en 1968 une compagnie artistique interdisciplinaire, The House. Son goût pour l'expérimentation se manifeste dans son approche du « chant ». Sa musique vocale est une recherche d'un son à la fois primordial et futuriste, sans paroles reconnaissables. Elle explore des techniques de jeu étendues, allant du chant conventionnel dans un registre de quatre octaves à toute une gamme de sons inhabituels qui évoquent le gémissement, le hoquet, le rire et les cris d'animaux.



Monk reçoit un Obie Award, récompense théâtrale décernée par le magazine Village Voice, en 1972. En 1973, elle joue Education of the Girlchild, une œuvre sans dialogues qui explore le mouvement et la stase. Elle la reprendra en 1979 et en 1991. Elle obtient un deuxième Obie Award en 1976 pour la pièce de théâtre Quarry. En 1978, elle fonde le Meredith Monk & Vocal Ensemble, avec lequel elle fait des tournées dans le monde entier et de nombreux enregistrements, notamment Our Lady of Late (1975), Dolmen Music (1981) et Turtle Dreams (1983). Monk réalise un long-métrage, Book of Days (1989), projeté au festival du film de New York. Une version plus courte est également diffusée à la télévision. En 1991, a lieu la première de son opéra multimédia Atlas. Son style singulier, son œuvre prolifique et son succès durable font de Meredith Monk une pionnière en même temps qu'une institution dans l'univers relativement récent de l'art performance. En 1985, un troisième Obie Award est décerné à l'artiste pour l'ensemble de sa carrière. En 1995, elle reçoit une bourse de la fondation MacArthur.


Playlist : 

01. Early Morning Melody
02. Travellers 1,2,3
03. Dawn
04. Travellers 4_ Churchyard Entertainment
05. Afternoon Melodies
06. Fields _ Clouds
07. Dusk
08. Eva's Song
09. Evening
10. Travellers 5
11. Jewish Storyteller _ Dance _ Dream
12. Plague
13. Medwoman's Vision
14. Cave Song

Incomparable artiste de la voix, compositrice, performer, cinéaste, Meredith Monk compte parmi les figures majeures de la scène post-minimaliste américaine. L’œuvre de Meredith Monk s’impose dès le milieu des années 60 par une démarche interdisciplinaire qui développe conjointement l’exploration du son, de la voix, du mouvement corporel et de l’image. Ses techniques de jeu étendues, qui usent de la voix comme d’un instrument, sont l’élément constructif, à partir duquel se tisse une nouvelle expérience perceptive. C’est en 1978 qu’elle fonde le Meredith Monk & Vocal Ensemble, afin d’enrichir les textures et les formes de ses « paysages sonores ». Entièrement basée sur des procédés de composition sans écriture, sa musique libère l’énergie et la spontanéité du son au travers de trames harmoniques denses, en flux tendu. De ses premières performances au Washington Square Galleries de New York, jusqu’à Songs of Ascension (2011), œuvre chorale conçue pour un édifice cylindrique dessiné par l’artiste Ann Hamilton, Meredith Monk expérimente également avec l’espace, faisant de chaque concert une expérience ...

La musique de Monk est inclassable, et son public vient d'horizons différents, de la musique contemporaine, du jazz, de la musique new age.Plusieurs de ses enregistrements ont été utilisés par des cinéastes, en particulier par Jean-Luc Godard (Nouvelle Vague, 1990 ; Notre musique, 2004) et les frères Coen (The Big Lebowski, 1998). La chanteuse Björk, avec qui elle s'est liée d'amitié, a également repris une de ses chansons : Gotham Lullaby, issue de l'album Dolmen Music. Cependant, Meredith Monk est avant tout une chanteuse. Elle possède une voix de soprano décrite comme « transparente ». Meredith Monk est parfois rattachée au courant minimaliste, en raison de l'utilisation de répétition d'éléments musicaux, mais elle-même refuse le terme. Au contraire dans les travaux de Steve Reich ou Philip Glass, la répétition n'est pas utilisée comme une structure, mais plutôt comme un accompagnement et un tremplin pour la voix. En revanche, elle reconnaît écouter et admirer les œuvres de Steve Reich, Charlemagne Palestine et La Monte Young. Une exécution de la composition de La Monte Young, The Tortoise, His Dreams and Journeys en 1966 l'a particulièrement marquée et ravie. 

Meredith Monk se sent en revanche plus proche de la tradition des américains indépendants (American Mavericks). En particulier, elle se sent proche de l'énergie présente dans les œuvres pour piano d'Henry Cowell, compositeur emblématique des indépendants américains. Dans une interview récente, Monk a dit que ses musiques préférées incluaient de la musique brésilienne, spécialement les enregistrements de Caetano Veloso, la musique de Mildred Bailey ("le plus grand chanteur de jazz des années 30 et 40"), et le cycle pour piano Mikrokosmos de Bartók.



Meredith Monk, Interview :





Meredith Monk- "Last song" :



Site officiel, Meredith Monk: http://www.meredithmonk.org/

16 nov. 2016

Lettre de Molière à Louis XIV

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (15 janvier 1622 – 17 février 1676) est l’auteur de nombre de pièces qui ont été critiquées ou controversées à leur époque. Après avoir envoyé un premier placet au roi afin de se défendre des critiques à l’égard du Tartuffe, il doit de nouveau défendre la pièce contre l’hypocrisie religieuse qui ne plaît pas au pouvoir.

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"On ne manquera pas de dire à Votre Majesté 
que chacun s’est scandalisé de ma comédie"


Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les nommés de La Thorillière et de La Grange, comédiens de Sa Majesté, et compagnons du sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté.

Sire,

C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?

Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre eu plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi.

La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de celte tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.

Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot.

Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.

J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.

Daignent vos bontés. Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe !